Sardine : Décryptage d’une fausse crise économique.

Sardine Marocaine : 
Décryptage d’une fausse crise économique.


À Marrakech, un poissonnier a déclenché un raz-de-marée. Ce dernier a baissé le prix de la sardine à 5 dirhams le kilo et a provoqué, par la même occasion, une onde de choc dans tout le pays.

Il y a encore deux petites années, la sardine était la star du ftour ramadanesque chez les Marocains. Joyeusement grillée, relevée d’un filet de citron, elle savait ravir les papilles et les portefeuilles. 
C’était, comme qui dirait, le poisson du peuple, l’allié des fins de mois difficiles, un plat simple, mais très nutritif. 
Mais aujourd’hui, il s’avère que la sardine a des rêves de grandeur et se prend tout à coup pour un caviar. ...


Publié le 01/03/2025 

Tout est parti d’un fait d’actualité toute simple. 
À Marrakech, un poissonnier a déclenché un raz-de-marée. 
Ce dernier a baissé le prix de la sardine à 5 dirhams le kilo et a provoqué, par la même occasion, une onde de choc dans tout le pays.

Les vidéos de son étal, pris d’assaut par des clients incrédules, ont fait le tour des réseaux sociaux. « C’est un héros ! », clament certains sur les réseaux sociaux les plus populaires, tel que TikTok. 
Mais là où certains se réjouissent de cette promotion inattendue, d’autres voient en ce poissonnier un révélateur brutal de l’absurdité macabre du marché : Si un commerçant peut vendre à ce prix, pourquoi les autres continuent-ils d’afficher des tarifs inaccessibles pour le citoyen lambda !? 
La question se pose ! 
« À 4 heures du matin, je vois des files de gens attendre devant son étal qu’il ouvre ses portes. Sans vouloir exagérer, ce ne sont pas moins de 1.000 personnes qui attendent ! 
Les gens sont pris à la gorge, la sardine leur paraît tout à coup mieux qu’un Saint-Pierre ou du caviar », nous déclara apeuré un habitant de Marrakech.

L’on parle de pénurie de sardines, d’intermédiaires peu scrupuleux, de sécheresse dans l’eau (tout est possible, nous ne sommes pas scientifiques), les rumeurs et les thèses vont bon train.

Le Maroc, deuxième producteur mondial de sardines, ne peut plus nourrir ses propres citoyens avec ce qui était autrefois la protéine du pauvre… Mais que se passe-t-il réellement ? 
Eh bien, une série de mécanismes invisibles et étouffants : spéculation, multiplication des intermédiaires, exportation massive, inflation galopante et, évidemment, douleur du citoyen.

Quelle crise absurde ! 
Nous ne parlons point de l’absurdité dans un sens rabaissant, mais plutôt dans un sens camusien dans « L’Etranger », tout se passe et rien ne change, pas même un battement de cœur. 

Un jour, tout s’écroule. Selon l’absurde, l’homme est étranger au monde et à soi-même.

Quels sont les mécanismes économiques qui ont conduit à cette flambée des prix et à cette distorsion du marché ? 
Les réalités scientifiques et environnementales de la pêche marocaine, défendues par la tutelle sont-elles plausibles ?

La sardine à 20 dirhams !

Vous souvenez-vous de cette publicité des années 90 dans laquelle les sardines dansaient ? C’était la « belle époque ». L’anecdote s’arrête ici, à présent, nous ne chantons plus… Alors on danse ! 
On danse sur les cadences de ce marché volatiles, sur cette sardine qui fait grincer des dents, sur cette supercherie. « Les pêcheurs se rendent sur les halles pour vendre leur poisson au prix de 3 dirhams le kilo. 
Les grossistes se jettent dessus et en font ce qu’ils veulent », nous explique une spécialiste marine sous couvert d’anonymat.

Entre les 3 dirhams de base et les 20 auxquels sont vendues les sardines dans les souks, une chaîne d’intermédiaires et de spéculateurs s’active, transformant un produit accessible en denrée précieuse.

« Avant, on achetait un à deux kilos pour nourrir toute la famille. Aujourd’hui, on doit choisir entre ça et les œufs », témoigne Saida, mère de deux enfants à Casablanca. L’inflation, qui touche tous les produits de base, n’a pas épargné la mer apparemment.
La flambée des prix du poisson peut s’expliquer par plusieurs facteurs :L’explosion des coûts du carburant : le gasoil marin, indispensable aux bateaux de pêche, a vu son prix doubler en quelques années. 

Les pêcheurs pourraient répercuter cette hausse sur leurs ventes. Mais à leur niveau, rappelons-le, le kilo est à 3 dirhams.
La multiplication des intermédiaires : un pêcheur vend sa prise à la halle aux poissons à 3 dirhams le kilo. Un premier acheteur revend à 6 dirhams, un second à 10, un troisième à 15. 
À chaque étape, une marge s’ajoute, sans réelle justification autre que la loi de l’offre et de la demande !

L’exportation massive : Ironiquement, le Maroc, pays de la sardine, en exporte une grande partie vers l’Europe et l’Asie. Les conserveries aussi ont eu leur visa Schengen. En quête de devises fortes, les sardines nationales privilégient le marché international.
Et puis, il y a la sacro-sainte spéculation : certains acteurs du marché achètent en masse pour créer une rareté artificielle et faire monter les prix. « Il y a des moments où les sardines sont là, mais on nous dit qu’il n’y en a pas. 
Les grossistes stockent et attendent que les prix montent », nous raconte un poissonnier de Benjdia (Casablanca). Bonjour la fraîcheur !


Lire aussi : Le Maroc séduit la Russie avec son poisson.

Aussi minces qu’une sardine.

Avec un salaire minimum qui stagne et une inflation qui galope, les Marocains ont dû adapter leurs habitudes alimentaires. 
La viande rouge est devenue un luxe. 
Le poulet a suivi le même chemin. 
Le poussin dans l’œuf fait ses premiers pas dans cet axe. Même les légumes de base, comme la tomate, voient leurs prix exploser de manière incontrôlée !

Face à cela, des initiatives émergent. Des associations, des militants, des citoyens tentent de contourner le système en achetant directement aux pêcheurs. Mais ces efforts restent faibles face à un marché verrouillé par les grands acteurs.

Ce phénomène n’est pas propre au Maroc. De nombreux pays en développement voient leur alimentation de base devenir inaccessible à cause de la spéculation et de la dérégulation des marchés. Mais ici, le cas de la sardine est particulièrement fort : le poisson le plus abondant du pays est en train de disparaître des assiettes des classes populaires.

Bon, dans ce large ballet inflationniste, le gouvernement a bien tenté de plafonner certains prix, mais sans toucher aux racines du problème. 
Les associations de consommateurs réclament une meilleure régulation des intermédiaires. 
Certains experts suggèrent un retour aux coopératives de pêche, où les marins seraient rémunérés plus justement et où la vente au détail serait encadrée…

Mais la sardine ne se résume pas qu’à des chiffres. Plongeons dans les profondeurs de l’océan pour comprendre les réalités scientifiques et environnementales de cette crise. Sommes-nous en train d’épuiser nos ressources sans retour possible ?
Les profondeurs de la sécheresse océanique

Lors d’un débat au Parlement, la députée Rim Chabat a interpellé le ministre de l’Agriculture et de la Pêche, Ahmed Bouari, sur l’inflation des produits alimentaires. Elle a mis en doute l’idée que la sécheresse soit seule responsable de cette flambée des prix, prenant pour exemple le poisson, dont la hausse tarifaire semble, à première vue, difficile à lier au manque de précipitations.

Face à cette remarque, le ministre a avancé une explication surprenante : Selon lui, la sécheresse influencerait le comportement des poissons, les poussant à migrer vers d’autres zones, ce qui réduirait les prises et ferait grimper les prix.

Si la sécheresse affecte incontestablement l’agriculture et l’élevage en raison de la raréfaction des ressources en eau, son impact direct sur les écosystèmes marins est plus difficile à cerner, mais réel ! 
C’est une thèse qui se vaut. Certains experts concèdent que des variations environnementales, telles que l’augmentation de la température des océans ou la modification des courants, peuvent effectivement inciter certaines espèces à se déplacer. 

Toutefois, ces phénomènes sont généralement attribués au réchauffement climatique global plutôt qu’à des épisodes de sécheresse localisés.

D’autres facteurs, plus tangibles, expliquent l’évolution des prix du poisson. 
La demande croissante, les politiques de pêche, l’augmentation des coûts de production et les conditions météorologiques défavorables, comme les tempêtes ou les vents violents, influencent directement l’abondance des captures.

Comprendre ces dynamiques exige une approche scientifique rigoureuse, capable de démêler les multiples interactions entre l’environnement, l’économie et les ressources halieutiques. 
Nous avons clairement poser la question à notre spécialiste. « Les causes de cette crise ne sont nullement marines, il n’y a pas du tout de rupture de stocks de poissons ou de sardines ! 
Les sardines sont là, ce sont les intermédiaires qui les rendent inaccessibles ».

À la halle aux poissons de Casablanca, l’agitation est constante. 
À l’aube, les cris fusent, les transactions s’enchaînent et pourtant, la majorité des consommateurs ne voient jamais ces prix bruts. « On vend la sardine à 3 dirhams le kilo ici. Mais dès qu’elle quitte le port, les prix changent », explique Othmane, pêcheur depuis plus de vingt ans. 

« Ce sont les smasriyas (ndlr : intermédiaires) qui font la loi. 
Nous, on bosse toute la nuit, on prend des risques, mais ce sont eux qui s’enrichissent ».

Ces intermédiaires, surnommés les « smasriyas », vulgairement traduit par barons du poisson, achètent en gros et contrôlent la distribution vers les marchés de détail. 
Le circuit est opaque, les marges s’envolent et la sardine, si bon marché à la source, devient un luxe sur les étals des souks et des supermarchés. 
À Derb Ghallef, la sardine peut atteindre 20 à 25 dirhams le kilo. 
Comment une famille modeste peut-elle se permettre de manger du poisson régulièrement à ce prix-là ?

La situation est d’autant plus absurde que, d’un point de vue purement biologique, les stocks de sardines en Méditerranée et dans l’Atlantique sont abondants. 

Contrairement à d’autres espèces menacées, la sardine se reproduit rapidement et massivement. Mais cette abondance ne profite pas aux consommateurs marocains. Elle enrichit surtout ceux qui contrôlent la chaîne de distribution.

Poisson à prix doux… mais venu d’ailleurs ?

À Tamesna, le samedi 22 février, l’air sentait déjà le large… mais peut-être pas celui du Maroc. Alors que la Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Agriculture et de la Pêche maritime, Zakia Driouich, annonçait fièrement le lancement de la 7ᵉ édition de l’initiative « Poisson à prix raisonnable », un commerçant casablancais nous glissait une information surprenante : Une partie de ce poisson viendrait tout droit d’Égypte.

Cette année, plus de 4.000 tonnes de produits de la mer seront mises sur le marché à travers 1.000 points de vente dans quarante villes du Royaume, y compris les zones les plus reculées. 

L’objectif affiché est clair : Offrir du poisson à des prix accessibles aux Marocains durant le Ramadan. 
Mais alors, pourquoi importer quand nos côtes regorgent de richesses halieutiques ?

Lancée en 2019 dans trois villes seulement, l’opération n’a cessé de prendre de l’ampleur. L’an dernier, 3.800 tonnes de poisson congelé avaient été écoulées via 700 points de vente, bénéficiant à 950.000 consommateurs. Un succès qui explique peut-être la nécessité d’aller chercher du poisson ailleurs, faute d’une offre suffisante sur le marché local ?

Officiellement, l’initiative repose sur un partenariat avec des armateurs de la pêche hauturière et se veut un moyen de garantir l’équilibre entre l’offre et la demande. L’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) assure que tous les produits mis en vente respectent les normes de qualité et de sécurité. Mais cette dépendance aux importations interroge : comment expliquer que le Maroc, premier producteur de poisson en Afrique, doive aller chercher ses sardines et merlans au-delà de ses frontières ?

Autopsie sociologique d’un phénomène viral.

Ce qui aurait pu rester un simple fait divers commercial a pris une ampleur inattendue. Ce jeune poissonnier, en baissant le prix de la sardine à 5 dirhams le kilo, ne s’attendait certainement pas à devenir une icône populaire. 
Pourquoi son geste a-t-il touché autant de Marocains ? 
Pourquoi tant de monde s’est-il rallié à sa cause ?

Dans une société où le sentiment d’injustice économique est grandissant, où la classe moyenne s’efface peu à peu sous le poids des crises successives, une figure comme celle de ce jeune commerçant représente une lueur d’espoir. « Ce n’est pas juste un vendeur de poisson, c’est quelqu’un qui a osé dire non à un système injuste », s’enthousiasme un tiktokeur.

Et si tout cela était volontaire ?

Le jeune poissonnier de Marrakech, en vendant la sardine à un prix défiant toute concurrence, ne s’est pas seulement attiré la sympathie des Marocains étranglés par l’inflation. Il a démontré, avec une intelligence instinctive du marketing, qu’un buzz savamment orchestré pouvait faire de lui un phénomène national. 
Car ne nous y trompons pas : Ce jeune homme n’a rien d’un simple commerçant en quête de justice sociale. 
C’est un vrai coup de génie, un entrepreneur du digital à sa manière, qui a su manier les codes du commerce 2.0.

Pour comprendre son succès, il suffit de remonter le fil des stratégies similaires qui ont fleuri sur les réseaux sociaux. Moudhila Shop, par exemple, avait fait sensation en vendant quatre jeans pour 200 dirhams à une époque où un seul valait ce prix. Othmane Moulin a bâti sa carrière grâce à une vidéo sur la toile. Awani Chouaïb a explosé en proposant de la vaisselle à prix cassé

Les magasins « Tout à 10 dirhams » sont devenus des phénomènes viraux grâce à des vidéos TikTok stratégiquement diffusées. 
Leur point commun ? Un prix sacrifié pour une visibilité maximale. S’ils ne gagnent pas sur ce produit, ils gagneront sur d’autres !

Ce que le poissonnier marrakchi a compris, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de vendre une sardine. Il vend une histoire. Il incarne le Robin des Bois des marchés, le bienfaiteur du peuple, celui qui résiste aux intermédiaires et à la spéculation. 

Mais en réalité, il applique une méthode bien rodée. D’abord, il casse les prix sur un produit très consommé durant le mois de Ramadan. La sardine à 5 dirhams le kilo ? Inimaginable. Puis, pour accentuer le coup de tonnerre, il la propose à 50 centimes de dirham, un prix totalement déraisonnable pour un commerce classique. Impossible à suivre pour les autres poissonniers, qui achètent déjà à 3 dirhams le kilo, voire plus pour la plupart.

Pourquoi fait-il cela ? 
Parce que l’argent, il ne le gagne pas sur le poisson. Son véritable produit, c’est lui-même. Il capitalise sur l’attention. 

Grâce aux réseaux sociaux, notamment TikTok, il transforme sa boutique en scène de théâtre où des milliers de personnes viennent jouer le rôle de clients, de curieux ou de supporters. Chaque live lui rapporte bien plus que ses sardines à prix cassés. Car sur TikTok, les dons affluent : 10 dirhams par-ci, 20 dirhams par-là, envoyés par des Marocains de Casa, Tanger, ou même de la diaspora. Ils ne viennent pas acheter du poisson, ils viennent soutenir un symbole, participer à une aventure collective.

Les files d’attente de plusieurs centaines de personnes devant son étal ne sont pas seulement des consommateurs affamés de sardines à bas prix. 
Ce sont des figurants d’une opération marketing magistrale. Plus la foule grossit, plus l’histoire prend de l’ampleur, attirant les caméras et les médias. Ce jeune homme devient une star et son commerce une attraction ! Tel Germinal de Zola, il ne vend plus seulement du poisson, il vend un récit de lutte et de triomphe. 

Il touche une corde sensible : L’injustice. 
Les gens veulent voir un petit commerçant battre les gros. Alors, ils le soutiennent. Car oui, les Marocains ont de nombreux défauts, mais la pingrerie n’en fait pas partie.

C’est du growth hacking appliqué au commerce de rue. Il a créé une scène virale, joué sur l’émotion et utilisé TikTok comme levier de monétisation. Sa générosité n’est donc pas son seul leitmotiv.

Définition du growth hacking : Personne compétente en marketing, curieuse et créative qui fait appel à des techniques d’analyses guidées par les données pour amorcer et optimiser la croissance de l’entreprise.

Alors, le jeune poissonnier de Marrakech est-il un génie ou un opportuniste ? 
Et pourquoi pas un peu des deux !



Interview avec Dr Imane Kendili, psychiatre et addictologue, sur ce phénomène.


-Le Brief : Pourquoi un simple geste commercial, comme la baisse du prix de la sardine, suscite-t-il un tel engouement populaire et émotionnel ?

-Dr Imane Kendili : Parce qu’il ne s’agit pas seulement de sardines. Ce que vend Abdou, ce n’est pas du poisson à bas prix, c’est un sentiment de justice immédiate, un instant de répit dans un quotidien où tout semble hors de contrôle. 

Lorsqu’un citoyen lambda défie les règles du marché, il renverse une logique oppressante où l’acheteur est toujours perdant. En un seul geste, il rétablit un équilibre que beaucoup croyaient perdu. 

Ce n’est pas tant l’argent économisé qui crée l’émotion, mais l’acte lui-même : un acte de résistance déguisé en simple commerce, un défi lancé aux puissants, une preuve tangible que l’on peut encore agir sur sa réalité.

-Le Brief : Quels besoins psychologiques cela vient-il combler chez les gens ?

-Dr Imane Kendili : Le besoin fondamental d’équité. Dans une société où la méfiance envers les circuits économiques grandit, où le sentiment d’impuissance s’ancre dans les esprits, Abdou incarne une forme de réparation symbolique. Son geste valide une intuition collective : quelque chose ne tourne pas rond dans le système, et lui, simple poissonnier, ose le dire sans un mot, simplement en agissant. Il satisfait aussi un besoin de reconnaissance : celui d’être enfin compris, d’être vu à travers ses difficultés quotidiennes, d’être entendu sans avoir à crier. Son initiative fonctionne comme un baume psychologique, une petite victoire dans un océan de frustrations.

-Le Brief : Ce phénomène révèle-t-il un manque de figures de leadership inspirantes dans la société ?

-Dr Imane Kendili : Sans aucun doute. Lorsqu’un poissonnier devient le porte-étendard d’une revendication sociale, c’est que les figures traditionnelles du leadership ont perdu leur pouvoir d’incarnation. Là où les institutions peinent à établir une connexion émotionnelle avec le peuple, des figures comme Abdou s’imposent avec une authenticité brute, une proximité immédiate. Il ne parle pas en slogans, il n’explique rien, il agit. Et dans une époque où la parole politique est perçue comme creuse, ce sont ces actions simples, visibles, qui créent l’adhésion.

-Le Brief : Pourquoi des individus issus du commerce ou des réseaux sociaux parviennent-ils plus facilement à fédérer les foules que des personnalités politiques ou institutionnelles ?

-Dr Imane Kendili : Parce qu’ils ne demandent rien. Ni votes, ni adhésion idéologique, ni sacrifices. Contrairement aux figures politiques qui souvent imposent des efforts sans promesse de résultats immédiats, ces nouveaux leaders, marchands ou influenceurs, donnent d’abord avant de recevoir. Ils offrent du concret, du palpable, là où le discours institutionnel semble souvent déconnecté du quotidien.

Mais il y a aussi un revers à cette dynamique. Derrière cette fascination pour ces figures spontanées se cache parfois un besoin inconscient de héros accessibles, de sauveurs ordinaires. Dans une société marquée par l’incertitude, il est plus rassurant de s’accrocher à quelqu’un qui nous ressemble qu’à une entité lointaine. Il ne s’agit pas forcément de victimisation ou de mendicité, mais d’une forme d’appropriation du pouvoir d’agir : si Abdou l’a fait, c’est que nous ne sommes pas condamnés à subir.

-Le Brief : Dans un contexte de crise économique et de défiance sociale, en quoi ce type d’initiative peut-il agir comme un exutoire ou un phénomène cathartique pour la population ?

-Dr Imane Kendili : Parce qu’elle donne un visage et un nom à une colère diffuse. Dans les périodes d’incertitude, les frustrations s’accumulent sans trouver d’échappatoire. Abdou devient un canal, un support sur lequel projeter des attentes, un symbole vivant que la révolte n’a pas toujours besoin de violence pour exister. 
Il offre une catharsis collective : En le soutenant, on exprime bien plus qu’un simple enthousiasme, on exprime un ras-le-bol généralisé, un désir de renversement des rôles.

Mais il y a aussi un paradoxe : cet engouement populaire risque d’être éphémère. Aujourd’hui porté aux nues, Abdou pourrait être oublié dès que la tension retombera, comme un feu de paille consumé par la vitesse du numérique. 
À moins que son histoire ne s’inscrive dans une dynamique plus large, un éveil collectif qui dépasse la simple affaire d’une sardine vendue au juste prix.


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