Donc Trump c’est la démocratie et Maduro c’est la dictature…

Donc Trump c’est la démocratie et Maduro c’est la dictature…

Depuis plus de vingt ans, le Venezuela est traité dans l’espace médiatique occidental comme un dossier déjà jugé, déjà tranché, déjà clos, alors même que les pièces du procès restent étonnamment floues dès qu’on les examine sérieusement. 

La diabolisation a commencé sous Hugo Chávez, s’est poursuivie mécaniquement sous Nicolás Maduro, et s’est figée dans un récit quasi immuable où l’accusation tient lieu de preuve. On parle de dictature, de fraude électorale massive, de régime criminel, mais lorsqu’on cherche des enquêtes techniques indépendantes, des audits complets, des démonstrations chiffrées accessibles au public, on trouve surtout des tribunes, des éditoriaux et des communiqués politiques. 

Ce décalage entre certitude affichée et démonstration réelle n’est pas nouveau et rappelle d’autres dossiers récents où l’histoire officielle s’est écrite avant que les faits ne soient établis rigoureusement.


Nicolás Maduro n’est pas apparu par génération spontanée. Issu d’un milieu populaire de Caracas, ancien conducteur de bus et militant syndical, il s’inscrit dans une tradition politique latino-américaine bien identifiée, celle des cadres issus des mouvements sociaux. Il rejoint le mouvement bolivarien bien avant l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez, devient député, président de l’Assemblée nationale, puis ministre des Affaires étrangères à partir de 2006. 

À ce poste, il se trouve au cœur de la diplomatie vénézuélienne durant les années de confrontation croissante avec Washington et de diversification des alliances vers la Chine, la Russie et l’Amérique latine. Désigné publiquement par Chávez comme son successeur, il accède à la présidence en 2013 à l’issue d’une élection anticipée, contestée mais reconnue à l’époque par plusieurs observateurs internationaux, un élément aujourd’hui largement effacé du récit dominant.
La question électorale est devenue le pivot central de la délégitimation internationale de Maduro, et c’est précisément pour cela qu’elle doit être traitée avec rigueur. 
Depuis des années, l’affirmation selon laquelle il truque les élections est répétée comme une évidence, sans que le terme soit clairement défini. Parle-t-on de manipulation informatique des machines, de falsification centralisée des résultats, de pressions politiques, de disqualification administrative de candidats, de contrôle des médias publics, ou d’opacité dans la publication des résultats détaillés ? 
Ces réalités, juridiquement distinctes, sont constamment amalgamées. 

Après la présidentielle de 2024, le Carter Center a expliqué ne pas être en mesure de vérifier ou de corroborer les résultats proclamés, notamment en raison de l’absence de publication complète des résultats par bureau de vote. Il s’agit d’une critique sévère de la transparence du processus, mais pas d’une preuve technique d’une fraude arithmétique démontrée.

Cette manière de transformer une contestation politique ou une impossibilité de vérification en certitude de fraude n’est pas propre au Venezuela. Elle s’inscrit dans une mécanique déjà observée ailleurs. 

La Libye de Mouammar Kadhafi, la Syrie de Bachar el Assad, et auparavant l’Irak de Saddam Hussein ont tous été traités selon une logique similaire, avec un faisceau d’affirmations martelées, une personnalisation du mal, une simplification extrême du contexte, puis la disqualification morale de toute demande de preuve. 

Cela ne signifie pas que ces régimes étaient exempts de crimes ou de violences, mais que le récit médiatique a souvent précédé l’instruction des faits et servi de justification à des politiques de force dont les conséquences humaines ont été désastreuses.


Sur le plan économique et humanitaire, l’effondrement du Venezuela est fréquemment présenté comme le produit exclusif de l’incompétence ou de la corruption du régime. Or, plusieurs rapports de rapporteurs spéciaux des Nations unies ont documenté l’impact massif des sanctions économiques unilatérales sur l’accès aux biens essentiels, au système de santé et aux capacités financières de l’État. Ces rapports ne disculpent pas le pouvoir vénézuélien, mais établissent que la crise est multicausale et que la pression extérieure joue un rôle structurant dans l’asphyxie économique. Cette dimension est pourtant largement absente du discours médiatique dominant.


Il est impossible de comprendre le dossier vénézuélien sans évoquer les enjeux énergétiques et géopolitiques. 
Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole prouvées au monde et a développé, depuis le milieu des années 2000, des accords de financement avec la Chine reposant sur des mécanismes de prêts adossés à des livraisons de brut. 
Ces dispositifs sont documentés par des bases de données économiques et des travaux académiques sérieux. 

Parallèlement, les États-Unis ont mis en place une architecture publique de pression contre Maduro, combinant sanctions, poursuites judiciaires et annonces officielles d’inculpations, notamment en 2020, contribuant à installer l’image d’un dirigeant criminel avant tout procès effectif.


C’est à ce stade que s’opère la fabrication complète de l’ennemi politique. Une fois qu’un dirigeant est réduit à une figure criminelle univoque, toute discussion sur la souveraineté, la juridiction, ou la légalité d’une capture ou d’une opération de force devient secondaire. Le récit précède alors le droit, et la certitude morale remplace l’instruction.

À l’intérieur du Venezuela, cette pression extérieure renforce mécaniquement la logique de forteresse assiégée. 

Plus la délégitimation internationale s’intensifie, plus le pouvoir se referme et justifie son durcissement par la menace extérieure. 

Plus les sanctions étranglent l’économie, plus l’effondrement social est utilisé comme preuve supplémentaire de l’échec du régime, sans jamais isoler clairement ce qui relève des choix internes et ce qui relève de la pression externe. 
Cette boucle nourrit la radicalisation de tous les camps et rend toute sortie par le haut de plus en plus difficile.

Le dernier étage de la fusée, c’est la fabrication de l’ennemi et la manière dont cette fabrication autorise ensuite tout le reste, les sanctions, la pression diplomatique, l’isolement, et parfois l’idée qu’une capture ou une opération de force serait presque normale. 

Et c’est là que le Venezuela devient un cas d’école, parce qu’on voit très clairement comment un pays peut être enfermé dans un rôle, et comment ce rôle finit par remplacer la réalité. Au départ, il y a des faits, une polarisation interne, un pouvoir qui se durcit, des institutions contestées, une économie qui s’effondre, des exodes massifs, des épisodes de répression, tout cela existe, et personne de sérieux ne peut l’effacer. Mais ensuite, ces faits sont absorbés par un récit unique qui ne sert plus à comprendre, il sert à classer. 

Le Venezuela n’est plus un pays en crise, c’est un symbole, et Maduro n’est plus un dirigeant avec une trajectoire politique, des soutiens sociaux résiduels et des adversaires, c’est le dictateur.

Une fois ce mot posé, l’esprit critique est anesthésié, on ne demande plus comment, combien, à partir de quelles sources, et avec quels contre-éléments. On saute directement à la conclusion, et cette conclusion devient le point de départ de toutes les politiques publiques. C’est exactement ici que la comparaison avec d’autres dossiers récents, Libye, Syrie, parfois Irak avant eux, prend tout son sens, non pas pour dire que tout est identique, ni pour nier les crimes ou les violences qui ont existé, mais pour rappeler une mécanique, un faisceau d’affirmations martelées, une personnalisation du mal, une simplification morale extrême, puis la transformation de toute interrogation en soupçon de complaisance. Le public croit lire des faits alors qu’il lit un cadrage, et ce cadrage finit par faire office de preuve, alors qu’un cadrage n’est pas une enquête et qu’une répétition n’est pas une démonstration.

Ce qui rend le cas Maduro encore plus révélateur, c’est la zone grise entre droit et politique, lorsque l’inculpation médiatique précède le procès, lorsque la légitimité narrative précède la décision judiciaire, et lorsque l’idée même d’une capture cesse d’apparaître comme une violation grave du droit international pour devenir, dans l’imaginaire public, une extension logique de la justice.

 Tant que le Venezuela restera un symbole plutôt qu’un pays réel, tant que Maduro restera un personnage plutôt qu’un dossier, le débat restera prisonnier d’une guerre de slogans. Dans cette guerre-là, les certitudes circulent vite, les intérêts avancent masqués, et ce sont toujours les peuples qui paient l’addition, jamais ceux qui écrivent l’histoire à l’avance.

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