Forages illégaux, envasement des barrages, cultures surconsommatrices : ....

Forages illégaux, envasement des barrages, cultures surconsommatrices : Un rapport du PCNS préconise des réponses structurelles au gaspillage et au mésusage hydriques.



Publié le 16 mai 2026

Face à un stress hydrique devenu à la fois structurel et récurrent, le Maroc ne peut plus se contenter des seules solutions d’augmentation de l’offre. 
La désalinisation, la construction de nouveaux barrages et le déploiement des autoroutes de l’eau, déjà engagés, ne produiront tous leurs effets que si les phénomènes de gaspillage et de mésusage de la ressource sont simultanément éradiqués. 
C’est le message central d’un Policy Brief publié par le Policy Center for the New South (PCNS), signé Henri-Louis Vedie. 

L’auteur rappelle que le roi Mohammed VI avait déjà mis en garde contre l’incohérence qui consisterait à «dépenser des milliards de dirhams pour la mobilisation des ressources hydriques, si des formes de gaspillage et de mésusage de l’eau persistaient ». 

Le document pose un diagnostic précis des pertes et des usages inappropriés, puis propose deux leviers majeurs, une révision radicale de la tarification de l’eau potable, d’une part, et la généralisation du traitement des eaux usées avec leur réutilisation, d’autre part.

L’étude prend soin de distinguer deux réalités souvent confondues. 
Le gaspillage, défini comme «une consommation d’eau, potable ou non, qui ne répond pas à des besoins réels», peut être «amont» – avant le compteur, imputable aux distributeurs et aux opérateurs – ou «aval» – après le compteur, sous la responsabilité des utilisateurs finaux que sont les ménages, les agriculteurs et les industriels. 
Le mésusage, quant à lui, emprunte sa définition au vocabulaire pharmaceutique pour désigner «une utilisation intentionnelle et inappropriée de l’eau, potable et non potable». 
Il concerne principalement l’agriculture, tandis que l’industrie, soumise à la logique des coûts de production, y échappe largement. 
Si le gaspillage n’a rien d’intentionnel, le mésusage repose au contraire sur un choix délibéré, bien que légal, de cultiver des espèces très consommatrices d’eau dans des territoires qui en sont dépourvus. 
Cette clarification préalable permet de comprendre pourquoi les actions correctrices doivent différer selon que l’on s’attaque aux pertes techniques ou aux stratégies culturales.

Des nappes phréatiques surexploitées aux barrages gagnés par l’envasement : L’ampleur du gaspillage en amont.

Le secteur agricole concentre l’essentiel des prélèvements. 
Au Maroc, la consommation des ressources en eau attribuée à l’agriculture atteint «88 % en situation normale», très au-dessus de la moyenne mondiale de 70 %. Ménages et industrie se partagent les 12 % restants. 
Cette prépondérance rend d’autant plus critiques les fuites et les prélèvements anarchiques qui affectent les nappes phréatiques, premières victimes du gaspillage «amont». L’auteur relève trois causes principales.

La première tient au paradoxe de Jevons, illustré par les effets du Plan Maroc Vert. Lancé en 2008, ce plan a massivement subventionné la modernisation des techniques d’irrigation, l’État prenant à sa charge « 80 % des investissements nécessaires à cette modernisation ».

Les surfaces équipées en goutte-à-goutte sont ainsi passées de 160 000 à 656 000 hectares, permettant d’économiser deux milliards de mètres cubes d’eau, l’équivalent d’un grand barrage comme celui d’Al-Wahda. 
Mais cette amélioration de l’efficacité n’a pas réduit la consommation totale, elle a au contraire encouragé l’extension des terres irriguées. « La modernisation de l’irrigation et l’augmentation des superficies équipées du goutte-à-goutte ne s’est pas faite à périmètre constant, comme le prévoyait le Plan Maroc vert, mais en augmentant considérablement les superficies pouvant en bénéficier », écrit M. Vedie. 
Il pointe l’arrivée d’agriculteurs occasionnels, « hommes d’affaires décidés à l’être le temps de bénéficier de ces conditions de financement», achetant des terres nues pour les couvrir de serres et de dispositifs d’irrigation dernier cri.

La pression sur la nappe phréatique, déjà forte, est devenue «excessive et intenable». L’auteur tire de cette expérience une triple conclusion : la responsabilité des comportements opportunistes – sans être pour autant malhonnêtes, la loi ne l’interdisant pas –, la nécessité d’imposer désormais des études préalables d’impact sur la ressource pour tout investissement similaire, et l’obligation d’accompagner ces subventions exceptionnelles d’un cahier des charges précis et d’un contrôle effectif de son respect.

Deuxième source de gaspillage amont : les forages illégaux. Longtemps considéré comme un droit coutumier, le creusement d’un puits est désormais soumis à autorisation par la loi 36-15 sur l’eau, qui exige une demande auprès de l’agence de bassin et, après avis du président du conseil communal, une enquête publique. Malgré ce cadre juridique, «95 % pour cent d’entre eux étant considérés comme hors la loi» et leur nombre dépasserait «les 372 000». 

Les amendes prévues – un dixième du montant des travaux pour un puits sans autorisation, ou 250 à 1 000 dirhams pour entrave à la police de l’eau – sont jugées «très insuffisant[es] compte tenu de la gravité de l’infraction». M. Vedie préconise de revoir ces amendes à la hausse, tout en mettant en place un guichet unique simplifiant les conditions administratives du forage légal, avec une redevance modeste. Il appelle également à renforcer les moyens humains et numériques de la police de l’eau, notamment par la télédétection satellitaire.

Troisième cause : la vétusté des canalisations. Dans les grandes villes marocaines, les pertes en eau potable peuvent atteindre «jusqu’à 30 % de l’eau destinée à la consommation», un taux très supérieur aux 15 % observés en France. L’origine est connue – des canalisations vieillissantes et mal entretenues – mais la faible cherté de l’eau a longtemps dissuadé d’investir dans les technologies correctrices, «compteurs connectés et alertes de fuite».

La raréfaction croissante de la ressource impose désormais de doter les réseaux de ces équipements, quel qu’en soit le coût.

Les barrages ne sont pas épargnés par le gaspillage. L’envasement réduit mécaniquement leur capacité de stockage. 

En 2023, le ministre de l’équipement et de l’eau, Nizar Baraka, estimait à «11 % le taux moyen de cet envasement, soit l’équivalent de 75 millions de M3 de vase», avec un apport annuel identique. 

Trois grands barrages – Mohammed V, M.B.A. Al Khattabi – ont perdu plus de la moitié de leur capacité. 

Dix-sept autres affichent un taux supérieur à la moyenne nationale, dépassant souvent 20 %. 
Les causes sont bien identifiées : Régions montagneuses dénudées par le surpâturage et la surexploitation forestière, précipitations rares mais violentes aggravées par le changement climatique. 
Les solutions techniques existent : vidange par le haut ou par le bas, surélévation des ouvrages – déjà expérimentée avec succès sur le barrage El Kansera construit en 1927 et sur l’Oued Mellah construit en 1931 – et dragage, « la plus coûteuse des techniques ».

M. Vedie insiste pour que la protection des bassins versants, longtemps négligée, devienne une priorité : « En y plantant des arbres dès la phase de construction, et en veillant régulièrement à restaurer le couvert végétal ».
Une tarification binaire et la généralisation des stations d’épuration pour réduire le gaspillage aval et réguler le mésusage

Pour combattre le gaspillage «aval» – celui qui intervient après le compteur, chez les ménages, dans l’industrie et l’agriculture –, l’auteur propose deux réformes systémiques indissociables. 
La première est une refonte complète de la facturation de l’eau potable. 
Actuellement, le Maroc pratique «un prix bas pour les petits volumes, qui n’augmente pas, ou alors très légèrement, au fur et à mesure que les volumes augmentent». 
Cette structure, compréhensible sur le plan social, produit une « élasticité prix / demande quasi nulle» et entretient dans l’inconscient collectif l’idée d’une eau gratuite. M. Vedie préconise une «tarification binaire, avec un bloc social et des tranches supérieures à coût réel». 
Le bloc social garantirait «aux personnes à faible revenu, pour lesquelles l’accès à l’eau potable pourrait être gratuit ou à un prix symbolique pour les besoins vitaux». 

Au-delà, les tranches supérieures couvriraient l’intégralité des coûts, y compris, pour les gros consommateurs que sont les villas avec piscines et certaines industries, «le coût du dessalement des eaux usées». L’agriculture serait incitée à se tourner vers des eaux non conventionnelles moins chères, issues du traitement des eaux usées. L’auteur insiste : «la totalité des coûts est à prendre en compte. 
Ce qui ne peut que conduire à une revalorisation significative, par rapport à son prix actuel. Valorisation significative, mais aussi progressive au fur et à mesure qu’augmentent les volumes consommés.» Cette progressivité protégerait les plus modestes, qui sont aussi les plus nombreux et les moins consommateurs.

La seconde mesure phare vise à «généraliser le traitement des eaux usées et encourager leur utilisation». 
Les stations d’épuration (STEP) répondent à un double objectif : «préserver la nappe phréatique et mettre à disposition, après traitement, cette eau retraitée pour alléger la pression exercée sur la nappe». L’exemple de la STEP de Marrakech, mise en service en 2020, est emblématique. 

D’une capacité initiale de 6 000 mètres cubes par jour, elle a d’abord permis l’arrosage du golf Dyar ; après renforcement, elle irrigue un deuxième golf et une grande partie des «400 hectares des espaces verts de la ville». Aujourd’hui, «deux golfs sur trois sont arrosés d’eau provenant de ces STEP». 

L’utilisation agricole des eaux usées traitées reste encore timide, bien que par le passé les eaux brutes de l’Oulja aient fait le bonheur des maraîchers de la palmeraie sur «600 hectares». M. Vedie y voit «une question de temps» et se félicite de la généralisation en milieu rural de la construction de STEP, synonyme d’une eau retraitée à moindre coût pour l’arrosage des espaces verts et des cultures, ainsi que pour les lavages industriels.

Concernant les ménages, dont 82,9 % étaient raccordés au réseau d’eau potable en 2024 selon le Haut-Commissariat au plan, le gaspillage procède avant tout de comportements individuels quotidiens : robinets mal fermés, toilettes mal utilisées, lavage des voitures, remplissage des piscines, arrosage des jardins. M. Vedie explique cette situation par «la facilité d’utilisation de cette eau potable fournie par le réseau : tourner un robinet ou enclencher une pompe électrique», et par «l’inconscient collectif d’une eau peu chère, ce qu’elle est ; voire gratuite comme l’est toujours l’eau des bornes fontaines, ce qu’elle n’est pas». La tarification binaire apparaît ici comme le levier essentiel pour modifier les habitudes.

Dans l’industrie, qui ne consomme qu’environ 2 % des ressources, le gaspillage est limité et principalement dû aux fuites de réseau. Les grands groupes, à l’image de l’Office chérifien des phosphates (OCP), montrent la voie : les besoins en eau sont passés de 63 millions de mètres cubes en 2010 à 120 millions en 2024, mais l’OCP recycle déjà 80 % de ses eaux usées et vise 95 %, avec l’objectif de n’utiliser en 2030 que des eaux non conventionnelles – dessalinisées ou issues de STEP. M. Vedie recommande toutefois d’imposer les compteurs connectés aux petites et moyennes entreprises industrielles, nombreuses à pratiquer encore «des prélèvements gratuits dans la nappe».

Reste le mésusage, qui concerne essentiellement l’agriculture. Il s’agit de l’utilisation intentionnelle mais légale de l’eau pour des cultures très consommatrices dans des zones déficitaires. 
L’auteur cite le blé, principalement cultivé dans la région de Béni-Mellal, la pastèque et le concombre provenant de la région de Guelmim, et plus récemment l’avocat. 
Chacune de ces productions se justifie par des impératifs économiques et de souveraineté alimentaire : le blé contribue à la sécurité alimentaire du royaume et à la réduction des importations, la pastèque répond à un double marché intérieur et d’exportation, l’avocat, destiné à l’exportation, participe à l’amélioration de la balance commerciale. «La question, très politique, qui se pose est celle de leur régulation et non pas de leur diminution», écrit M. Vedie, opposant deux logiques légitimes : La protection absolue des nappes phréatiques et des eaux de surface d’un côté, la sauvegarde de la sécurité alimentaire et de la balance commerciale de l’autre.

L’étude se ferme sur une évidence trop souvent négligée : Les remèdes techniques et tarifaires existent, ils sont nombreux et pluralistes, mais ils ont un coût élevé.

Ce coût n’est plus une objection dès lors que l’on mesure l’urgence de la situation. «Le prix de l’eau est en effet au cœur de la lutte contre son gaspillage», rappelle M. Vedie.

La nouvelle tarification binaire facilitera le financement des investissements nécessaires et permettra «de tourner la page, dans l’inconscient collectif, d’une eau quasi gratuite, contribuant de fait à son gaspillage». L’auteur ajoute un avertissement : la technologie ne suffira pas. Il appelle à une «sobriété hydrique, choisie et acceptée».

Le changement des comportements, « réduisant son gaspillage et régulant son mésusage, est aussi important que l’augmentation de l’offre ».

Comme le rappelait le souverain dans son discours du 29 juillet 2024, ces deux impératifs sont indissociables.

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