Etude : Comment Facebook et TikTok ont amplifié la vague de passages vers Sebta.
Etude : Comment Facebook et TikTok ont amplifié la vague de passages vers Sebta.


Publie le samedi 15 août 2026
Les images qui ont marqué la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Sebta à la fin du mois de juillet continuent d’alimenter les débats.
Les images qui ont marqué la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Sebta à la fin du mois de juillet continuent d’alimenter les débats.
Alors que des milliers de personnes ont tenté de rejoindre la ville espagnole, une récente analyse de la chercheuse marocaine Myriam Cherti, du Centre sur la migration, les politiques et la société (COMPAS) de l’Université d’Oxford, avance une lecture nuancée du phénomène : Ni totalement spontané, ni entièrement orchestré.
Dans une tribune publiée par Bloomberg, la spécialiste des migrations estime que l’ampleur inédite des événements ne peut être comprise à travers le seul prisme d’une organisation centralisée. Selon elle, les réseaux sociaux et les mécanismes algorithmiques qui les sous-tendent ont joué un rôle déterminant dans la transformation d’un ensemble de décisions individuelles en une dynamique collective de grande ampleur.
Pour étayer son analyse, Myriam Cherti s’appuie notamment sur une étude consacrée à une précédente mobilisation migratoire vers Sebta, en septembre 2024.
Dans une tribune publiée par Bloomberg, la spécialiste des migrations estime que l’ampleur inédite des événements ne peut être comprise à travers le seul prisme d’une organisation centralisée. Selon elle, les réseaux sociaux et les mécanismes algorithmiques qui les sous-tendent ont joué un rôle déterminant dans la transformation d’un ensemble de décisions individuelles en une dynamique collective de grande ampleur.
Pour étayer son analyse, Myriam Cherti s’appuie notamment sur une étude consacrée à une précédente mobilisation migratoire vers Sebta, en septembre 2024.
Cette recherche avait examiné 180 publications à forte audience diffusées sur Facebook, TikTok, X et Reddit. Plus de 80 % de ces contenus étaient rédigés en darija marocaine, signe que les échanges se développaient avant tout dans un cadre local.
L’étude montre que Facebook et TikTok constituaient alors les principaux espaces de diffusion des contenus encourageant ou documentant les tentatives de passage, tandis que X et Reddit servaient davantage de plateformes de discussion et de commentaire. Les publications analysées mêlaient récits de traversées réussies, avertissements concernant les risques de noyade, informations sur les mouvements des forces de sécurité et échanges autour des procédures migratoires espagnoles. Elles traduisaient également un profond malaise lié aux conditions sociales et économiques.
Si aucun élément ne permet, selon la chercheuse, de parler d’une campagne centralisée de propagande, plusieurs caractéristiques rappellent néanmoins le fonctionnement de campagnes numériques coordonnées.
L’étude montre que Facebook et TikTok constituaient alors les principaux espaces de diffusion des contenus encourageant ou documentant les tentatives de passage, tandis que X et Reddit servaient davantage de plateformes de discussion et de commentaire. Les publications analysées mêlaient récits de traversées réussies, avertissements concernant les risques de noyade, informations sur les mouvements des forces de sécurité et échanges autour des procédures migratoires espagnoles. Elles traduisaient également un profond malaise lié aux conditions sociales et économiques.
Si aucun élément ne permet, selon la chercheuse, de parler d’une campagne centralisée de propagande, plusieurs caractéristiques rappellent néanmoins le fonctionnement de campagnes numériques coordonnées.
La circulation d’une date précise, la diffusion de comptes à rebours, de slogans ou encore d’images récurrentes ont contribué à créer un sentiment d’appartenance collective parmi les participants potentiels. L’activité en ligne avait alors culminé le 15 septembre 2024.
Aux yeux de Myriam Cherti, les événements de l’été 2026 semblent avoir reproduit une dynamique similaire. Dès les premiers jours de la crise, des messages affirmant à tort que les frontières étaient ouvertes ont circulé massivement sur les réseaux sociaux. D’autres publications ont relayé des interprétations exagérées d’une récente décision de la Cour suprême espagnole relative aux garanties procédurales accordées aux migrants arrivant par voie maritime.
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a lui-même accusé les réseaux de trafic de migrants d’avoir exploité cette décision en diffusant des informations trompeuses. Dans ce contexte, les images montrant des personnes parvenues à rejoindre Sebta ont joué un rôle d’accélérateur. Chaque traversée réussie et largement partagée en ligne a renforcé l’idée que l’objectif était accessible, alimentant ainsi un effet d’entraînement auprès d’autres candidats au départ.
L’analyse relève également qu’au cours des premières heures de la crise, certains observateurs ont eu l’impression que les forces marocaines chargées de la surveillance frontalière avaient réduit leur niveau d’intervention ou interrompu temporairement certaines interceptions. Cette perception a nourri les spéculations sur une éventuelle instrumentalisation politique de la migration.
La chercheuse se montre toutefois prudente. Elle souligne qu’aucune preuve ne permet d’établir une implication délibérée de l’État dans l’organisation des mouvements observés. Les interrogations liées au déploiement ou au degré d’intervention des forces de sécurité ne sauraient, à elles seules, démontrer l’existence d’une décision officielle visant à favoriser la vague migratoire.
Au fil de la crise, le récit dominant sur les réseaux sociaux a d’ailleurs évolué. Les vidéos célébrant les arrivées ont progressivement laissé place à des témoignages plus sombres. Plusieurs migrants présents à Sebta ont commencé à décrire les difficultés rencontrées sur place, tandis que les appels à retrouver des personnes disparues se multipliaient. Le discours est ainsi passé de la promesse d’une opportunité à l’évocation des risques et des pertes humaines.
Pour Myriam Cherti, les plateformes numériques n’ont pas créé le désir de migration. Elles ont surtout servi de caisse de résonance à des frustrations déjà ancrées dans la société. La chercheuse rappelle à cet égard les données du Haut-Commissariat au Plan selon lesquelles près d’un jeune sur trois âgé de 15 à 29 ans se trouve hors de l’emploi, de l’éducation et de la formation.
Les témoignages recueillis auprès de participants à la vague de départs évoquent des salaires jugés insuffisants, le manque d’opportunités professionnelles, le poids des responsabilités familiales et la conviction qu’un avenir meilleur est possible en Espagne. Dans les discussions en ligne, la décision de partir était fréquemment associée à des notions telles que la « dignité » ou la « hogra », transformant parfois l’acte migratoire en expression d’un sentiment d’exclusion sociale.
Pas de « cerveau » identifié derrière les traversées
L’analyse rejette également l’idée d’un acteur unique pilotant les événements. Si l’existence de passeurs et d’intermédiaires profitant de la migration irrégulière n’est pas contestée, aucune preuve publique solide ne permet, selon la chercheuse, de désigner un réseau, une organisation politique ou une institution officielle comme instigateur principal de la vague de passages.
Cette conclusion est notamment renforcée par le profil des participants. Nombre d’entre eux se sont rendus dans la région par leurs propres moyens avant de tenter la traversée à la nage, loin du modèle classique des filières structurées reposant sur des embarcations et une logistique organisée.
L’étude met également en lumière le rôle joué par les algorithmes des plateformes. Dans l’échantillon analysé pour l’année 2024, les vidéos de « réussite » diffusées sur TikTok ont enregistré un nombre de vues 4,6 fois supérieur à celui des contenus de mise en garde. Sur Facebook, les publications encourageant les traversées ont cumulé plus de 50 millions de vues.
Selon Myriam Cherti, Facebook et TikTok n’ont pas organisé les départs au sens traditionnel du terme.
Aux yeux de Myriam Cherti, les événements de l’été 2026 semblent avoir reproduit une dynamique similaire. Dès les premiers jours de la crise, des messages affirmant à tort que les frontières étaient ouvertes ont circulé massivement sur les réseaux sociaux. D’autres publications ont relayé des interprétations exagérées d’une récente décision de la Cour suprême espagnole relative aux garanties procédurales accordées aux migrants arrivant par voie maritime.
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a lui-même accusé les réseaux de trafic de migrants d’avoir exploité cette décision en diffusant des informations trompeuses. Dans ce contexte, les images montrant des personnes parvenues à rejoindre Sebta ont joué un rôle d’accélérateur. Chaque traversée réussie et largement partagée en ligne a renforcé l’idée que l’objectif était accessible, alimentant ainsi un effet d’entraînement auprès d’autres candidats au départ.
L’analyse relève également qu’au cours des premières heures de la crise, certains observateurs ont eu l’impression que les forces marocaines chargées de la surveillance frontalière avaient réduit leur niveau d’intervention ou interrompu temporairement certaines interceptions. Cette perception a nourri les spéculations sur une éventuelle instrumentalisation politique de la migration.
La chercheuse se montre toutefois prudente. Elle souligne qu’aucune preuve ne permet d’établir une implication délibérée de l’État dans l’organisation des mouvements observés. Les interrogations liées au déploiement ou au degré d’intervention des forces de sécurité ne sauraient, à elles seules, démontrer l’existence d’une décision officielle visant à favoriser la vague migratoire.
Au fil de la crise, le récit dominant sur les réseaux sociaux a d’ailleurs évolué. Les vidéos célébrant les arrivées ont progressivement laissé place à des témoignages plus sombres. Plusieurs migrants présents à Sebta ont commencé à décrire les difficultés rencontrées sur place, tandis que les appels à retrouver des personnes disparues se multipliaient. Le discours est ainsi passé de la promesse d’une opportunité à l’évocation des risques et des pertes humaines.
Pour Myriam Cherti, les plateformes numériques n’ont pas créé le désir de migration. Elles ont surtout servi de caisse de résonance à des frustrations déjà ancrées dans la société. La chercheuse rappelle à cet égard les données du Haut-Commissariat au Plan selon lesquelles près d’un jeune sur trois âgé de 15 à 29 ans se trouve hors de l’emploi, de l’éducation et de la formation.
Les témoignages recueillis auprès de participants à la vague de départs évoquent des salaires jugés insuffisants, le manque d’opportunités professionnelles, le poids des responsabilités familiales et la conviction qu’un avenir meilleur est possible en Espagne. Dans les discussions en ligne, la décision de partir était fréquemment associée à des notions telles que la « dignité » ou la « hogra », transformant parfois l’acte migratoire en expression d’un sentiment d’exclusion sociale.
Pas de « cerveau » identifié derrière les traversées
L’analyse rejette également l’idée d’un acteur unique pilotant les événements. Si l’existence de passeurs et d’intermédiaires profitant de la migration irrégulière n’est pas contestée, aucune preuve publique solide ne permet, selon la chercheuse, de désigner un réseau, une organisation politique ou une institution officielle comme instigateur principal de la vague de passages.
Cette conclusion est notamment renforcée par le profil des participants. Nombre d’entre eux se sont rendus dans la région par leurs propres moyens avant de tenter la traversée à la nage, loin du modèle classique des filières structurées reposant sur des embarcations et une logistique organisée.
L’étude met également en lumière le rôle joué par les algorithmes des plateformes. Dans l’échantillon analysé pour l’année 2024, les vidéos de « réussite » diffusées sur TikTok ont enregistré un nombre de vues 4,6 fois supérieur à celui des contenus de mise en garde. Sur Facebook, les publications encourageant les traversées ont cumulé plus de 50 millions de vues.
Selon Myriam Cherti, Facebook et TikTok n’ont pas organisé les départs au sens traditionnel du terme.
En revanche, leurs systèmes de recommandation ont largement contribué à amplifier certains récits plutôt que d’autres.
Les contenus valorisant la réussite migratoire et les perspectives d’avenir ont bénéficié d’une visibilité nettement supérieure à celle des messages alertant sur les risques de noyade ou sur les difficultés rencontrées à Sebta.
Face à ce constat, la chercheuse estime qu’une réponse exclusivement sécuritaire ne suffira pas à prévenir de nouvelles crises. Un durcissement des contrôles pourrait simplement déplacer les routes migratoires vers des itinéraires plus dispersés et plus dangereux.
Elle plaide ainsi pour une approche globale combinant dispositifs de sécurité, opérations de sauvetage et d’accueil, enquête transparente sur les défaillances constatées dans le contrôle des frontières, ainsi que mécanismes plus rapides de lutte contre la désinformation circulant sur les réseaux sociaux locaux.
Myriam Cherti appelle également les grandes plateformes numériques à davantage de transparence sur le fonctionnement de leurs algorithmes et sur la manière dont ceux-ci favorisent la diffusion de contenus liés aux migrations à haut risque.
En définitive, la chercheuse considère que la crise de Sebta dépasse le cadre d’une simple mobilisation migratoire relayée en ligne. Elle y voit une forme d’« action collective rendue possible par le numérique », où la migration devient à la fois un vecteur d’espoir, une manifestation d’insatisfaction sociale et une expression du malaise politique.
Face à ce constat, la chercheuse estime qu’une réponse exclusivement sécuritaire ne suffira pas à prévenir de nouvelles crises. Un durcissement des contrôles pourrait simplement déplacer les routes migratoires vers des itinéraires plus dispersés et plus dangereux.
Elle plaide ainsi pour une approche globale combinant dispositifs de sécurité, opérations de sauvetage et d’accueil, enquête transparente sur les défaillances constatées dans le contrôle des frontières, ainsi que mécanismes plus rapides de lutte contre la désinformation circulant sur les réseaux sociaux locaux.
Myriam Cherti appelle également les grandes plateformes numériques à davantage de transparence sur le fonctionnement de leurs algorithmes et sur la manière dont ceux-ci favorisent la diffusion de contenus liés aux migrations à haut risque.
En définitive, la chercheuse considère que la crise de Sebta dépasse le cadre d’une simple mobilisation migratoire relayée en ligne. Elle y voit une forme d’« action collective rendue possible par le numérique », où la migration devient à la fois un vecteur d’espoir, une manifestation d’insatisfaction sociale et une expression du malaise politique.
Selon elle, ni l’hypothèse d’une manipulation centralisée ni celle de migrants réduits au rôle de victimes passives ne permettent de saisir pleinement la complexité du phénomène.
Le véritable défi réside désormais dans la capacité des mobilisations migratoires à s’organiser rapidement et à grande échelle grâce aux outils numériques.
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