Vers l’enlisement ?
Analyse, Iran : Vers l’enlisement ?

Les drones de fabrication iranienne coûtent entre 25 et 150 fois moins cher que les dispositifs qui servent à les détruire. (Photo d'archives)
Malgré les succès tactiques répétés, les assassinats ciblés et réussis de plusieurs têtes du régime ennemi… Malgré les milliers de cibles détruites à Téhéran et dans la partie ouest de l’Iran, avec une aviation et une marine iraniennes écrasées…

Les drones de fabrication iranienne coûtent entre 25 et 150 fois moins cher que les dispositifs qui servent à les détruire. (Photo d'archives)
Malgré les succès tactiques répétés, les assassinats ciblés et réussis de plusieurs têtes du régime ennemi… Malgré les milliers de cibles détruites à Téhéran et dans la partie ouest de l’Iran, avec une aviation et une marine iraniennes écrasées…
Malgré les déclarations répétées du président sur « la victoire totale » et « la guerre sur le point de se terminer »... Malgré les bilans positifs présentés quotidiennement par l’administration Trump, la guerre contre l’Iran ne se déroule pas exactement comme l’aurait souhaité la Maison-Blanche.
Il y a eu le refus des alliés d’aller faire la police à la place des États-Unis dans le détroit d'Ormuz. Il y a eu la démission fracassante d'un haut responsable du renseignement, Joe Kent, pourtant de tendance MAGA, qui écrit que l’Iran ne représentait pas de menace réelle et que Donald Trump a été entraîné par Israël dans cette guerre.
Il y a eu l’extension du conflit, durant sa troisième semaine, aux cibles proprement civiles et énergétiques, qui montrent que le feu s’étend.
Un régime toujours en place.
Un fait est là et il est capital : Le régime en place à Téhéran, même ébranlé par les milliers de frappes aériennes et par l’élimination de sept ou huit hauts dirigeants, apparaît toujours solidement en place.
C’est l’avis de nombreux spécialistes et c’est aussi l’avis du renseignement américain, dont la directrice, Tulsi Gabbard, a témoigné le 18 mars devant le Sénat américain.

Mojtaba Khamenei, le nouveau « guide suprême » officiel, a remplacé son père assassiné le 28 février.
Elle a déclaré aux sénateurs : Le régime iranien semble intact, quoiqu’affaibli par l'opération Epic Fury. [...] Si le régime survit, il entreprendra un long processus de reconstruction de ses forces de missiles et de drones.
De l’avis de plusieurs observateurs avisés, comme Paola Rivetti, professeure à l'Université de Dublin et spécialiste de l’Iran, les assassinats sélectifs, non seulement n’affaiblissent pas le régime, mais le durcissent en marginalisant ce qu’il peut y rester de voix pragmatiques ou éventuellement accommodantes.
Comme celles, par exemple, du président, Massoud Pezeshkian, ou du chef de la diplomatie, Abbas Araghchi – qui, eux, sont toujours en vie.
Autre personnalité connue du grand public, identifiée celle-là aux éléments les plus répressifs du régime, qui aujourd’hui serait le numéro un de facto après l’assassinat d’Ali Larijani le 17 mars : Mohammad Bagher Ghalibaf.

Mohammad Bagher Ghalibaf demeure un pilier du système iranien. (Photo d'archives)
Cet ex-maire de Téhéran, général des Gardiens de la révolution, a une longue carrière dans la police et a été trois fois candidat malheureux à la présidence, ce qui ne l’empêche pas d’être aujourd’hui un pilier du système.
Un pouvoir opaque
Pour autant, ce pouvoir devient, sous la guerre, plus anonyme, caché ou opaque. Certes, Mojtaba Khamenei, le nouveau guide suprême officiel, a remplacé son père assassiné le 28 février. Mais il est invisible depuis sa nomination et n’est pas considéré, aujourd’hui, par les spécialistes, comme le vrai dépositaire du pouvoir en Iran, un fait sans précédent dans l’histoire de la République islamique.
Selon Mehrzad Boroujerdi, politicologue américain cité le 17 mars par Le Monde, l’Iran dispose d’une élite politique de 2800 personnes prêtes à prendre la relève, avec une succession réglée d’avance dans les moindres détails.

Un policier monte la garde sous une affiche de l'ancien dirigeant iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, le 10 mars 2026 à Téhéran, en Iran.
Des centaines de responsables sont donc déjà désignés nommément par le régime pour prendre la place en cas de décès violent de leurs supérieurs.
Il y a eu le refus des alliés d’aller faire la police à la place des États-Unis dans le détroit d'Ormuz. Il y a eu la démission fracassante d'un haut responsable du renseignement, Joe Kent, pourtant de tendance MAGA, qui écrit que l’Iran ne représentait pas de menace réelle et que Donald Trump a été entraîné par Israël dans cette guerre.
Il y a eu l’extension du conflit, durant sa troisième semaine, aux cibles proprement civiles et énergétiques, qui montrent que le feu s’étend.
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Un régime toujours en place.
Un fait est là et il est capital : Le régime en place à Téhéran, même ébranlé par les milliers de frappes aériennes et par l’élimination de sept ou huit hauts dirigeants, apparaît toujours solidement en place.
C’est l’avis de nombreux spécialistes et c’est aussi l’avis du renseignement américain, dont la directrice, Tulsi Gabbard, a témoigné le 18 mars devant le Sénat américain.

Mojtaba Khamenei, le nouveau « guide suprême » officiel, a remplacé son père assassiné le 28 février.
Elle a déclaré aux sénateurs : Le régime iranien semble intact, quoiqu’affaibli par l'opération Epic Fury. [...] Si le régime survit, il entreprendra un long processus de reconstruction de ses forces de missiles et de drones.
De l’avis de plusieurs observateurs avisés, comme Paola Rivetti, professeure à l'Université de Dublin et spécialiste de l’Iran, les assassinats sélectifs, non seulement n’affaiblissent pas le régime, mais le durcissent en marginalisant ce qu’il peut y rester de voix pragmatiques ou éventuellement accommodantes.
Comme celles, par exemple, du président, Massoud Pezeshkian, ou du chef de la diplomatie, Abbas Araghchi – qui, eux, sont toujours en vie.
Autre personnalité connue du grand public, identifiée celle-là aux éléments les plus répressifs du régime, qui aujourd’hui serait le numéro un de facto après l’assassinat d’Ali Larijani le 17 mars : Mohammad Bagher Ghalibaf.

Mohammad Bagher Ghalibaf demeure un pilier du système iranien. (Photo d'archives)
Cet ex-maire de Téhéran, général des Gardiens de la révolution, a une longue carrière dans la police et a été trois fois candidat malheureux à la présidence, ce qui ne l’empêche pas d’être aujourd’hui un pilier du système.
Un pouvoir opaque
Pour autant, ce pouvoir devient, sous la guerre, plus anonyme, caché ou opaque. Certes, Mojtaba Khamenei, le nouveau guide suprême officiel, a remplacé son père assassiné le 28 février. Mais il est invisible depuis sa nomination et n’est pas considéré, aujourd’hui, par les spécialistes, comme le vrai dépositaire du pouvoir en Iran, un fait sans précédent dans l’histoire de la République islamique.
Selon Mehrzad Boroujerdi, politicologue américain cité le 17 mars par Le Monde, l’Iran dispose d’une élite politique de 2800 personnes prêtes à prendre la relève, avec une succession réglée d’avance dans les moindres détails.

Un policier monte la garde sous une affiche de l'ancien dirigeant iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, le 10 mars 2026 à Téhéran, en Iran.
Des centaines de responsables sont donc déjà désignés nommément par le régime pour prendre la place en cas de décès violent de leurs supérieurs.
Il y aurait ainsi trois ou quatre étages de remplacements préréglés, par des personnes prêtes à diriger... et à mourir à leur tour.
Il s’agit d’un régime bureaucratisé, plus résistant, plus résilient qu’il n’en a l’air, même s’il est aujourd’hui haï par une nette majorité de la population iranienne.
Le grand spécialiste de l’Iran Ali Vaez, de l’International Crisis Group, estime que les appuis réels et solides au régime se situent entre 5 et 10 % de la population. Dans un pays de 92 millions d’habitants dont la superficie est exactement comme celle du Québec, cela fait quand même entre 5 et 9 millions de personnes, aux intérêts vissés à ceux du régime et dont un million sont en armes.
Des armes non pas pour faire la guerre aux États-Unis ou à Israël, mais pour bâillonner la population, assez pour inhiber de nouvelles protestations populaires, surtout après les massacres de janvier (entre 7000 et 30 000 personnes tuées, selon les observateurs).
Il s’agit d’un régime bureaucratisé, plus résistant, plus résilient qu’il n’en a l’air, même s’il est aujourd’hui haï par une nette majorité de la population iranienne.
Le grand spécialiste de l’Iran Ali Vaez, de l’International Crisis Group, estime que les appuis réels et solides au régime se situent entre 5 et 10 % de la population. Dans un pays de 92 millions d’habitants dont la superficie est exactement comme celle du Québec, cela fait quand même entre 5 et 9 millions de personnes, aux intérêts vissés à ceux du régime et dont un million sont en armes.
Des armes non pas pour faire la guerre aux États-Unis ou à Israël, mais pour bâillonner la population, assez pour inhiber de nouvelles protestations populaires, surtout après les massacres de janvier (entre 7000 et 30 000 personnes tuées, selon les observateurs).
Et assez pour organiser, à l’inverse, de grosses manifestations prorégime à Téhéran, comme il y en a eu quelques-unes depuis le début des bombardements israélo-américains.

PHOTO : GETTY IMAGES / AFP / MAHSA / MIDDLE EAST IMAGES.
Guerre asymétrique.
Des manifestations contre la vie chère et le pouvoir en place ont été durement réprimées par les autorités. (Photo d'archives)
En matière de guerre conventionnelle, l'Iran perd, tout en gagnant sur d’autres plans. Toute la stratégie iranienne repose sur la guerre dite asymétrique, qui rend la poursuite des opérations de plus en plus coûteuses pour la partie américaine.
L’exemple des drones Shahed à vingt ou quarante mille dollars chacun, qui mobilisent des intercepteurs, comme les missiles Patriot ou THAAD (lesquels coûtent entre un et trois millions de dollars pièce, entre 25 et 150 fois plus cher, pour un usage unique) illustre ce déséquilibre des moyens... et l’avantage paradoxal du petit sur le gros.
Il y a aussi la question de l’épuisement éventuel des munitions, qui n’est pas seulement un problème pour la partie iranienne : de nombreuses sources écrivent ces jours-ci qu’aux États-Unis, après leur usage intensif depuis le 28 février, les Patriot et les THAAD, mais aussi les missiles de croisière Tomahawk, se rapprocheraient de la rupture de stock.
Malgré ce qu’on peut appeler cyniquement de beaux succès tactiques qui consistent à assassiner les dirigeants et à détruire complètement la marine et l’aviation et en bonne partie les capacités balistiques du camp ennemi, Trump a lui-même reconnu que les ripostes de l’Iran l’ont surpris, de même que sa capacité à étendre la guerre de façon horizontale et asymétrique et à bien se tirer d'affaire.
Blocus virtuel du détroit d’Ormuz
Les dirigeants iraniens mènent cette guerre en multipliant les fronts, avec les armes qu’il leur reste, principalement des missiles à courte portée, donnant directement sur le golfe Persique.

Ouvrir en mode plein écran
Une vue aérienne d'une partie du détroit d'Ormuz, où transite chaque année environ 20 % de la production mondiale de pétrole.
PHOTO : REUTERS / NICOLAS ECONOMOU
Il reste aussi des drones sous-marins, des canots téléguidés et les fameuses mines marines, dont on ignore si l’Iran les a réellement déployées, mais qui inspirent la terreur aux armateurs, aux assureurs, aux propriétaires et aux marins du Golfe. Leur simple évocation suffit à figer tout le monde et à arrêter les bateaux.
Car le blocus iranien du détroit d’Ormuz tient principalement de la menace virtuelle et de la guerre psychologique.
L’Iran tire aujourd’hui un avantage maximal de l’extrême particularité géographique et topographique du détroit d’Ormuz et plus généralement du golfe Persique.
Un territoire dont la côte iranienne, très accidentée, regorge de cachettes et de grottes. Avec ces ultimes atouts, et, malgré son déclassement militaire, le régime islamique iranien peut se livrer à un chantage efficace, le doigt sur une artère vitale de l’économie mondiale.
Les dirigeants américains – dont Donald Trump, l’œil rivé sur les cours du pétrole et les prix de l’essence à la pompe – cherchent encore comment déjouer cet avantage stratégique des Iraniens, dans une guerre asymétrique qui pourrait se poursuivre plus longtemps que prévu.

PHOTO : GETTY IMAGES / AFP / MAHSA / MIDDLE EAST IMAGES.
Guerre asymétrique.
Des manifestations contre la vie chère et le pouvoir en place ont été durement réprimées par les autorités. (Photo d'archives)
En matière de guerre conventionnelle, l'Iran perd, tout en gagnant sur d’autres plans. Toute la stratégie iranienne repose sur la guerre dite asymétrique, qui rend la poursuite des opérations de plus en plus coûteuses pour la partie américaine.
L’exemple des drones Shahed à vingt ou quarante mille dollars chacun, qui mobilisent des intercepteurs, comme les missiles Patriot ou THAAD (lesquels coûtent entre un et trois millions de dollars pièce, entre 25 et 150 fois plus cher, pour un usage unique) illustre ce déséquilibre des moyens... et l’avantage paradoxal du petit sur le gros.
Il y a aussi la question de l’épuisement éventuel des munitions, qui n’est pas seulement un problème pour la partie iranienne : de nombreuses sources écrivent ces jours-ci qu’aux États-Unis, après leur usage intensif depuis le 28 février, les Patriot et les THAAD, mais aussi les missiles de croisière Tomahawk, se rapprocheraient de la rupture de stock.
Malgré ce qu’on peut appeler cyniquement de beaux succès tactiques qui consistent à assassiner les dirigeants et à détruire complètement la marine et l’aviation et en bonne partie les capacités balistiques du camp ennemi, Trump a lui-même reconnu que les ripostes de l’Iran l’ont surpris, de même que sa capacité à étendre la guerre de façon horizontale et asymétrique et à bien se tirer d'affaire.
Blocus virtuel du détroit d’Ormuz
Les dirigeants iraniens mènent cette guerre en multipliant les fronts, avec les armes qu’il leur reste, principalement des missiles à courte portée, donnant directement sur le golfe Persique.
Et des drones aériens Shahed, une technologie que Téhéran maîtrise, avec des stocks bien cachés de plusieurs milliers, voire quelques dizaines de milliers d’unités.

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Une vue aérienne d'une partie du détroit d'Ormuz, où transite chaque année environ 20 % de la production mondiale de pétrole.
PHOTO : REUTERS / NICOLAS ECONOMOU
Il reste aussi des drones sous-marins, des canots téléguidés et les fameuses mines marines, dont on ignore si l’Iran les a réellement déployées, mais qui inspirent la terreur aux armateurs, aux assureurs, aux propriétaires et aux marins du Golfe. Leur simple évocation suffit à figer tout le monde et à arrêter les bateaux.
Car le blocus iranien du détroit d’Ormuz tient principalement de la menace virtuelle et de la guerre psychologique.
L’Iran tire aujourd’hui un avantage maximal de l’extrême particularité géographique et topographique du détroit d’Ormuz et plus généralement du golfe Persique.
Un territoire dont la côte iranienne, très accidentée, regorge de cachettes et de grottes. Avec ces ultimes atouts, et, malgré son déclassement militaire, le régime islamique iranien peut se livrer à un chantage efficace, le doigt sur une artère vitale de l’économie mondiale.
Les dirigeants américains – dont Donald Trump, l’œil rivé sur les cours du pétrole et les prix de l’essence à la pompe – cherchent encore comment déjouer cet avantage stratégique des Iraniens, dans une guerre asymétrique qui pourrait se poursuivre plus longtemps que prévu.
François Brousseau

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