L'ère des études et du travail est-elle révolue ?...
L'ère des études et du travail est-elle révolue ?... Quand un diplôme universitaire mène-t-il à un centre d'appels ou à un poste en terrasse ?
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Une nouvelle enquête de terrain du quotidien français Le Monde établit un lien entre l'exode de dizaines de milliers de jeunes Marocains vers Ceuta fin juillet et une réalité sociale plus vaste qui dépasse le seul chômage.
Cette réalité inclut les bas salaires, le coût du logement, la difficulté d'accéder à l'indépendance financière, la précarité de l'emploi et une protection sociale insuffisante, même pour les jeunes diplômés ou salariés.
L'enquête, menée par la journaliste Nada Didouh de Fnideq et Tanger et publiée par le journal le 18 août 2026, présente les témoignages de jeunes de 19 à 30 ans. Certains travaillent, d'autres étudient, mais tous affirment ne plus considérer le Maroc comme un lieu où ils pourraient construire leur vie.
L'un des cas les plus marquants présentés par le journal est celui d'une jeune femme de 19 ans qui affirme avoir travaillé dans un restaurant asiatique 12 heures par jour pour seulement 100 dirhams par jour, pendant un mois et demi sans un seul jour de congé.
Elle gagnait auparavant environ 3 000 dirhams par mois, dont 1 000 étaient envoyés à son père, avant que la fermeture du restaurant ne la contraigne à travailler temporairement comme plongeuse deux heures par jour pour 25 dirhams.
Selon son témoignage rapporté par Le Monde, la jeune femme explique que le coût du logement dans les quartiers populaires de Tanger commence à environ 2 000 dirhams par mois, sans compter la caution, ce qui rend l'accès à un logement indépendant quasi impossible pour une personne gagnant près de 3 000 dirhams.
Mais l'enquête ne se contente pas de présenter des cas liés à des emplois ne nécessitant pas de diplôme universitaire ; elle interroge également la capacité même d'un diplôme universitaire à ouvrir la voie à l'indépendance économique et sociale.
Parmi les témoignages, celui d'un jeune homme de 27 ans, titulaire d'un master en économie et finance. Après ses études, il a travaillé dans un centre d'appels à Casablanca pour 4 000 dirhams par mois avant de retourner à Fnideq pour exercer la fonction de serveur à 3 500 dirhams, constatant que son salaire ne lui permettait pas de se loger, de subvenir à ses besoins essentiels et de vivre de manière indépendante de sa famille.
Dans ce contexte, Le Monde cite un rapport de la Banque mondiale indiquant que plus de 43 % des diplômés universitaires marocains âgés de 25 à 34 ans sont surqualifiés, occupant des emplois qui ne correspondent pas à leur niveau d'études.
Ce qui complexifie encore davantage la question résumée par l'expression populaire « faire des études pour trouver un emploi ».
Obtenir un diplôme universitaire ne garantit pas nécessairement un emploi correspondant aux années d'études ni un revenu permettant l'indépendance financière. Pour certains diplômés, le parcours professionnel peut se terminer dans un centre d'appels ou un emploi dans le secteur des services, avec un salaire comparable à celui des secteurs ne nécessitant pas de diplôme universitaire supérieur.
Ces constats amènent l'enquête à une conclusion plus nuancée que celle d'un simple exode des jeunes dû au chômage.
Selon le sociologue Mehdi Alioua, interrogé par le journal, le problème ne réside pas seulement dans la recherche d'un emploi, mais aussi dans la capacité de cet emploi à permettre d'atteindre l'indépendance sociale et économique.
Autrement dit, un jeune peut avoir un emploi, mais se trouver dans l'incapacité de se loger, de fonder une famille, de couvrir ses frais médicaux et scolaires, ou d'envisager un avenir social plus stable.
Ce paradoxe est clairement illustré par la situation du secteur de la restauration à Fnideq lors de l'afflux de migrants.
D'après l'enquête, plusieurs serveurs ont quitté leur emploi et se sont dirigés directement vers la frontière. Un restaurant de poissons a même perdu 15 employés, certains ayant quitté leur poste en cours de service. La plupart sont revenus les jours suivants, tandis que d'autres ne sont jamais revenus.
Cette scène illustre une partie de la crise : Des personnes déjà employées ont quitté leur travail quelques minutes après avoir appris la réouverture de la route vers Ceuta.
Le journal relate également le cas d'une famille de Casablanca dont la situation a atteint un niveau encore plus critique.
Le père, âgé de 30 ans, travaille comme distributeur pour la plateforme Glovo et déclare gagner environ 150 dirhams par jour. Sa femme, coiffeuse diplômée, ne gagne parfois pas plus de 300 dirhams par semaine lorsqu'elle travaille. Le couple a une fille de trois ans.
Lorsque la nouvelle de la réouverture de la frontière s'est répandue, le couple et leur fille ont pris la direction du nord pour tenter de rejoindre Ceuta, avant de rentrer au Maroc, faute d'avoir pu nourrir leur enfant sur place.
Le père explique que sa principale motivation était l'avenir de sa fille et son incapacité à lui garantir l'éducation et les soins de santé qu'il jugeait adéquats.
Le Monde va au-delà des salaires, liant le problème à la fragilité de l'intégration sociale et à la précarité de l'emploi – un angle qui complexifie la crise de Ceuta au-delà du simple chômage.
C'est là que la question de Ceuta devient encore plus troublante.
Si parmi ceux qui ont tenté la traversée figuraient des jeunes diplômés, des personnes salariées et des personnes avec des familles et des enfants, alors expliquer la crise uniquement par le chômage ou la pauvreté s'avère insuffisant.
L'enquête française met en lumière un concept plus nuancé : la vulnérabilité.
Vulnérabilité face aux salaires, au logement, à l'emploi et à la capacité de construire une vie indépendante, même pour les jeunes déjà employés.
De ce point de vue, le passage de Ceuta n'est pas un simple incident frontalier de deux jours, mais un indicateur social révélateur d'une partie de la jeunesse qui non seulement affirme ne pas trouver de travail, mais aussi que l'emploi qu'elle trouve ne lui garantit pas nécessairement une vie plus stable.
Quand le salaire d'un titulaire de master ne lui permet pas d'être indépendant, quand douze heures de travail ne suffisent pas à se loger, et quand une famille qui travaille se voit contrainte de traverser la frontière avec son enfant, la question dépasse le simple nombre d'emplois créés, et à procurer un revenu permettant l'indépendance et l'accès au logement ?
Les chiffres de la création d'emplois suffisent-ils à eux seuls pour mesurer la véritable situation sociale de la jeunesse marocaine, ou le véritable enjeu réside-t-il dans la capacité de ces emplois à procurer un revenu permettant l'indépendance, le logement, la fondation d'une famille et la construction d'un avenir ?
Ce que révèle Le Monde, c'est que, pour certains de ces jeunes, le problème n'est plus seulement de trouver un emploi, mais de s'assurer que cet emploi devienne une véritable perspective de carrière.
Source : LeMonde.fr
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