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Maryem Zabroune : "Ils leur ont fait un lavage de cerveau en leur vendant le rêve du paradis" !

 

Maryem Zabroune : "Ils leur ont fait un lavage de cerveau en leur vendant le rêve du paradis" !

Interview de Maryem Zabroune, secrétaire générale de la coordination nationale des familles des marocains détenus et bloqués en syrie et en Irak

Mère d’un jeune instruit ayant été endoctriné et séduit par la ‘’terre de l’islam’’ avant de se rendre compte que tout était mensonge, Maryem Zabroune nous livre dans cette interview le témoignage d’une femme effondrée qui milite sans lassitude et avec courage pour le retour de son fils et de ses compagnons d’infortune.

Vous êtes secrétaire générale de la Coordination nationale des familles des Marocains détenus et bloqués en Syrie et en Irak et vous êtes en même temps mère de Ahmed (faux prénom servant à cacher sa véritable identité afin de préserver son intégrité physique), emprisonné par les forces Kurdes sur le territoire syrien. 

Comment un jeune homme instruit comme Ahmed a-t-il fini par rallier Daech ?


Mon fils Ahmed est né en 1995 dans une ville du nord. Il était étudiant-ingénieur à l’ENSA. Il était en deuxième année du cursus d’ingénieur, assidu et brillant. Il réussissait toujours avec mention Très bien. Au lycée, il a opté pour sciences Math B, a obtenu son Bac et s’est inscrit en classes préparatoires dans sa ville natale. Il a vécu au sein d’une famille modérée. Nous sommes très ouverts d’esprit et Ahmed a grandi dans ce climat. Lui, il n’était même pas pratiquant. Comme beaucoup de jeunes de son âge, il fréquentait des filles et avait une copine. 

En classes prépa, il était en internat. Il avait son argent de poche, même un compte bancaire dans lequel son père et moi-même lui versions un argent de poche mensuel. Il a vécu une enfance des plus ordinaires.

En deuxième année des classes prépa, il fait la connaissance d’une fille, une camarade de classe, devenue sa petite amie. Ils révisaient ensemble. Puis, j’ai constaté qu’il a commencé à devenir un peu fainéant, un peu moins sérieux que par le passé. Il n’a pas réussi au concours national commun (CNS). Malgré cela, il a réussi à intégrer l’ENSA, étant classé parmi les 10 premiers au Maroc. C’était la première fois où il trébuchait durant son parcours scolaire. Et c’était la première fois aussi où on a remarqué un petit changement dans son comportement. Il a commencé à s’isoler. Il est devenu un pratiquant assidu de ses prières. Il lisait régulièrement le Coran et ne regardait plus la télé. Tout ce qu’on s’est dit, son père et moi, c’est qu’il a emprunté le chemin juste.

Vous n’avez pas remarqué que ces changements étaient brusques?
On n’y voyait pas un signe de radicalisation. Petit à petit, son isolement et son comportement devenaient patents. Ce qui n’a pas manqué de susciter la suspicion chez son père qui me disait que c’était un changement radical et anormal.

Durant sa deuxième année à l’ENSA, il a passé avec succès les épreuves du premier semestre. Il en était content. Il m’a dit qu’il voulait voyager à Agadir chez un de ses camarades de classe. Je ne me suis pas opposée, toute contente que j’étais de ses résultats. Ce jour-là, vendredi 29 janvier 2016 plus précisément, il est sorti faire des achats en prévision de son voyage avant de revenir à la maison. Tout était normal. Sauf que cette fois, il a acheté un jean. Avant, depuis que nous avons remarqué un changement dans ses comportements, il ne mettait pas de jean. Il ne portait que des pantalons qui se caractérisent par un entrejambe large et bas qui lui arrivent jusqu’au niveau des genoux (saroual quandrissi).

Il a cordialement échangé avec des membres de la famille avec lesquels il a partagé le couscous. Il avait acheté un billet d’autocar pour Agadir et me l’a montré. Rien ne laissait présager un changement notable ou une intention de quitter le territoire. Et puis, il n’était pas du genre violent. Il est plutôt calme et bienveillant.

Rien d’anormal?
Dans l’après-midi, il est allé chez le coiffeur. Il a fait une coupe de cheveux où seuls les cheveux au milieu du crâne ne sont pas rasés. Un style qu’il s’est toujours interdit arguant du fait qu’il était prohibé par le prophète Sidna Mohammed. C’était la seule chose qui m’a paru bizarre. Même mon frère qui était invité ce jour au déjeuner lui a fait la remarque. Ahmed a rétorqué qu’il voulait changer de look. Il a rangé ses affaires de voyage dans son sac. A la fin de l’après-midi, il est venu me voir à la cuisine et m’a lancé ce mot qui m’a tétanisée: «Maman, Moussamaha» (pardon). Je n’ai pas répondu. Ma soeur lui a rétorqué: «Ecoute mon fils, tu es encore jeune, tu as tout l’avenir devant toi. On va fêter ton mariage inchallah ».

Ce que ma soeur a compris, c’est qu’il faisait les adieux car tout peut arriver dans ce bas monde. Il a quitté la maison. Je l’ai rattrapé à l’ascenseur et lui ai donné une somme d’argent en plus pour l’aider à supporter les frais du voyage. Il m’a dit qu’il en avait assez. Il l’a prise. Ce n’est que quelques jours plus tard que j’allais apprendre qu’il avait vendu sa grande moto. Le vendredi, il n’a pas voyagé. Je pense qu’il est resté dans la ville chez un ami.

Il avait un vol vers Istambul le lendemain, samedi à 16h. Je l’ai appris par l’intermédiaire de nos services de renseignement. Le samedi matin, il nous a appelés, son père et moi, pour nous dire qu’il était bien arrivé (supposé à Agadir). Il m’a dit de ne pas le rappeler l’après-midi car il serait avec ses amis et qu’il allait me contacter une fois de retour à la demeure de son ami. Le soir, son père essaye de le contacter. Il est surpris par un message de la boîte vocale en langue étrangère qui n’est ni le français, ni l’anglais ni l’espagnol.

Nous étions un peu intrigués mais pas au point de nous affoler. On a demandé à ses amis proches qui nous ont répondu qu’ils avaient des amis en commun natifs d’Agadir mais de l’époque des classes prépa, pas à l’ENSA. Le soir, j’ai reçu son SMS dans lequel il me rassure et me promet de rappeler. Le lendemain matin, comme promis, il me rappelle. Je n’ai pas fait attention au numéro d’où parvenait l’appel. Ahmed m’a dit qu’il est en compagnie de ses amis dans la montagne d’Aït Aourir.

Il m’a demandé de ne pas le rappeler car là où il est, le réseau est faible. Le lundi, j’ai appris qu’il est en Turquie par le truchement des familles de deux voisins (mariés et pères de famille dont un était pratiquant avec des signes religieux) qui l’ont accompagnés.

Comment avez-vous réagi à cette nouvelle?
C’était la catastrophe! On avait la puce à l’oreille surtout qu’on lisait un peu souvent dans les journaux que beaucoup de jeunes du nord du Royaume partaient en Syrie via la Turquie. Mon mari a contacté son ami, un commissaire de police, qui lui a conseillé d’en informer les services de sécurité concernés. Ce qu’il a fait. C’était à ce moment- là précisément où nous avons appris sa destination réelle.

Dans l’après-midi, Ahmed me contacte au téléphone. A mes demandes insistantes au sujet de ses intentions, il m’a lancé cette phrase choquante: «Maman, oublie-moi». C’était tout. Il a coupé. Tout un projet de vie qui s’effondre d’un coup! Ahmed était en Turquie. Une semaine plus tard, il m’envoie un message sur WhatsApp à partir d’un numéro étranger dans lequel il me dit: «Les autorités turques nous ont arrêtés. On nous a placés dans un camp de réfugiés avant de nous extrader».

Quelques jours après, il m’informe qu’ils ont réussi à fuir. Ils ont tenté de s’introduire en Syrie mais une fois encore, la police des frontières turque les interpelle. Après une longue période sans contact, il a réussi à me recontacter par téléphone pour me dire qu’il est dans une prison turque. J’ai consulté des avocats marocains au sujet de ce qu’on peut faire pour le sortir de cet engrenage. Ils n’ont rien pu faire. Tout ce qu’ils m’ont dit, c’est qu’il va être extradé dès qu’il purge sa peine étant donné qu’il existe une convention entre le Maroc et la Turquie. J’ai essayé de partir en Turquie mais ma famille m’en a empêchée. J’ai contacté aussi le ministère des Affaires étrangères. Sans résultat.

Un an plus tard, jour pour jour, après avoir purgé sa peine, il a été relâché au lieu d’être extradé au Maroc. Il m’a appelé pour m’informer qu’il pointait régulièrement au commissariat de police (relâchement conditionné) et qu’il allait refaire sa vie en Turquie. Moi de mon côté, j’informai les autorités de ces péripéties dans l’intention de nous prêter main forte en cas de besoin. Pendant 15 jours, c’était le silence radio. Puis, je reçois un sms dans lequel il porte à ma connaissance qu’il est en terre syrienne. C’était pour moi un coup de massue.

Il était déjà chez les Daechs?
C’était le désespoir total de revoir mon fils un jour. De mars 2017 jusqu’à juillet 2017, il était en Syrie jusqu’au jour où je reçois un message d’un inconnu m’informant que mon fils est arrivé en «terre de l’Islam». C’était pour moi la fin de l’histoire. J’étais résignée. En novembre 2017, il a renoué contact avec moi par messages texte et audio. C’est à ce moment-là que j’ai constaté dans le timbre de sa voix l’intonation et le discours qu’il tenait qu’il a été mené en bateau et que tout ce qu’on lui a fait miroiter n’était que mensonge. J’avais intercepté ce même message de manière indirecte quelques semaines auparavant mais ce n’est qu’en novembre de l’année 2017 où je l’ai décelé dans ses messages clairement.

Comment en si peu de temps fut-il désabusé?
Je lui ai demandé s’il avait trouvé ce à quoi il aspirait en abandonnant son pays et sa famille. Et il répondit: «Que des mensonges! On nous disait que nous allons vivre en terre de l’Islam dans le respect de la chariâa comme du temps du prophète Mohammed et que nous allons aider nos ‘’frères’’ syriens et défendre nos soeurs syriennes abusées. On s’était rendu compte que rien de cela n’existe dans la réalité. Il y a beaucoup d’injustice ici, ce n’est pas ça l’Islam. On nous interdit même de faire connaitre notre avis ou de commenter quoi que ce soit au risque de faire l’objet de graves sanctions».

Il a commencé à me dire qu’il doit absolument quitter ce camp au plus vite. Il y avait d’autres Marocains avec lui. Il se cachait tout le temps, déboussolé, apeuré. Un jour, ne pouvant taire ses sentiments et son mécontentement, il s’est confié à un copain au sujet de ce qu’il constatait. Ce dernier rapporte ses propos aux chefs de l’Etat islamique. Mon fils fut alors persécuté car à leurs yeux il était devenu apostat. Il a pris la fuite et s’est caché chez des Tétouanais. Il m’envoyait des audios de temps à autre. J’ai compris qu’il cherchait à fuir vaille que vaille car il savait qu’ils voulaient le tuer.

Il a réussi à fuir?
Le 1er avril 2018, il a eu un plan de fuite. Son compagnon m’a contactée pour me dire qu’ils comptaient se diriger vers les frontières avec la Turquie pour se rendre volontairement au consulat du Maroc à Istanbul. Je garde toujours des audios où il disait qu’il a tout perdu et qu’il a sacrifié sa vie et son avenir pour une chimère et qu’il regrettait. Ils avançaient petit à petit jusqu’à ce qu’ils atteignent une région qui s’appelle «la colline blanche», mitoyenne des frontières syro-turques. J’ai appris qu’ils allaient s’infiltrer en Turquie dans la soirée. Depuis, aucune nouvelle. J’ai essayé de contacter ses anciens compagnons sur les numéros via lesquels il m’envoyait des audios, sans succès. Ils ne savaient pas où il était.

Depuis, vous n’avez plus aucune nouvelle de lui?
Le 16 août 2018, j’ai reçu un appel de la Croix rouge à Rabat. De l’autre bout du fil, le responsable m’a dit que j’ai reçu un message de mon fils via les volontaires de la Croix rouge en Syrie et qu’il est détenu chez les Kurdes.

Le passeur qui devait les aider à fuir en Turquie les avait livrés aux Kurdes après s’être aperçu qu’ils n’ont pas tout l’argent qu’il réclamait en contrepartie. J’ai répondu à mon fils par le truchement de la Croix rouge. Puis, j’ai reçu plus tard, par le même canal, deux autres messages (le dernier en date du 21 janvier 2019) de mon fils où il dit qu’il attend (à l’instar d’autres Marocains) l’intervention des autorités marocaines pour le libérer et l’extrader au Maroc. Puis, un jour, une journaliste du Washington Post (à qui il a donné mon numéro de téléphone), l’ayant rencontré, m’a montré une photo de lui et une vidéo dans laquelle il apparait et déclarait avoir regretté de suivre cette piste. La journaliste s’était déplacée le 20 août 2019 au Maroc, en compagnie de trois autres journalistes (coréenne, brésilienne et marocaine). C’était la dernière preuve que mon fils est toujours emprisonné et qu’il est en vie.

L’affaire de votre fils a été l’élément déclencheur de la création de la coordination?
J’ai entamé des recherches sur des associations qui pourraient m’aider et me soutenir notamment celles qui s’activent dans le suivi des dossiers des détenus en Syrie. Certaines ont tout bonnement refusé de m’écouter ou de me parler, par peur de s’embourber dans ce genre d’affaires ou d’avoir peut-être des ennuis avec les autorités. Jusqu’au jour où j’ai lu un article sur la coordination des familles des Marocains détenus et bloqués en Irak, présidée par Abdelaziz Bakkali.

J’ai cherché ses coordonnées et je suis entrée en contact avec lui. Je lui ai demandé d’élargir le champ d’action de sa coordination aux Marocains détenus et bloqués en Syrie. Il a fini, après une courte durée d’hésitation, par accepter. En septembre 2019, mon mari et moi nous sommes déplacés à Rabat. Nous avons été voir les responsables du ministère des Affaires étrangères. Et c’est là où nous avons rencontré les familles des Marocaines et Marocains détenus ou séquestrés en Syrie. De rencontre en rencontre, nous avons convenu de créer la coordination des familles des Marocains détenus et bloqués en Syrie et en Irak.

Le 27 septembre 2019, on a convenu de se retrouver à Rabat où nous avons donné naissance à cette coordination. Depuis, nous avons essayé de nous organiser pour mener des discussions avec les autorités et le ministère des Affaires étrangères.

Source : MH

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