Edgar Morin, un humaniste de la complexité, est mort à l’âge de 104 ans.

Edgar Morin, un humaniste de la complexité, est mort à l’âge de 104 ans.



Le philosophe centenaire était une voix importante de la gauche moderne et une figure médiatique très présente. Emmanuel Macron a popularisé une notion qui lui était chère, «la pensée complexe».

Sociologue, anthropologue, philosophe ou simplement observateur engagé du « vaste monde », on peut dire d'Edgar Morin, qui s'est éteint le 29 mai à plus de 104 ans, qu'il a été tout cela, sans se laisser réduire à aucune de ces identités. 

Auteur de plus d’une centaine de livres traduits dans une trentaine de langues et relevant aussi bien des sciences humaines, des sciences exactes que de l'actualité la plus immédiate, française ou internationale, Edgar Morin, de par son refus de cloisonner les savoirs ou sa méfiance à l'égard de toute démarche dogmatique, peut être considéré comme un héritier de l'encyclopédisme des Lumières. Il était aussi, avec le regretté Michel Serres, dont il partageait à certains égards l'éclectisme savant, un des penseurs les plus présents dans les médias et les plus connus du grand public.
Né le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive sépharade originaire de Salonique, le jeune Edgar Nahoum, qui perd sa mère à l’âge de 10 ans, étudie à la Sorbonne et passe ses licences d'histoire et de droit. 

Après avoir fréquenté les milieux libertaires, qui soutiennent le camp républicain en Espagne, il adhère au Parti communiste français à partir de 1942, période où, sous le pseudo de Morin, il participe à des actions de résistance. Il sera exclu du PCF en 1951 pour avoir critiqué la ligne stalinienne de la direction. «Ce fut comme un chagrin d'enfant, énorme et très court », confiera-t-il plus tard. Une rupture qui survient peu après la publication de son premier livre, 
L'An zéro de l'Allemagne, consacré à l'occupation de ce pays, à laquelle il participa dans le cadre de l'armée française. Son éloignement du communisme est inséparable d'une démarche critique qui ne le quittera plus et qu'il étaiera à travers tous ses livres, notamment Autocritique (Seuil), qui, paru en 1959, lui vaudra un grand succès.
Devenu sociologue au CNRS, Edgar Morin publie des ouvrages sur des thèmes novateurs : La mode (Les Stars, 1957), la culture de masse, (L'Esprit du temps, 1962) ou le cinéma (Le Cinéma ou l'homme imaginaire, 1956). 
Il s'intéresse à un phénomène aussi insaisissable que la rumeur. Dans La Rumeur d'Orléans (1969, Seuil), il analyse une histoire qui défraiera la chronique : Des responsables d'un grand magasin avaient été soupçonnés de faire disparaître des femmes pour alimenter un trafic de « traite des blanches » sans que le moindre début de preuve eût été apporté.


Edgar Morin dans son appartement parisien en 1975. GEORGES PAVUNIC / AFP
Théoriser et retranscrire le vécu

Après plusieurs années passées en Amérique latine, il est invité à l'Institut Salk, à San Diego en Californie, en 1969. Il en reviendra en 1970 avec un Journal de Californie (Seuil), où il étudie cette région comme un laboratoire de la modernité. Puis il entame ce qui sera sa grande œuvre : une somme de six livres intitulée La Méthode (Seuil), dont le premier, La Nature de la nature, paraît en 1977 et le dernier, Éthique, en 2004. Entre-temps paraîtront La Vie de la vie en 1980, La Connaissance de la connaissance en 1986, 
Les Idées en 1991, puis L'Humanité de l'humanité en 2002. 
À travers cette suite, qui recouvre tous les domaines de la connaissance, Edgar Morin confronte les méthodes d'analyse des sciences humaines avec celles des sciences biologiques.

Soucieux de tisser des liens entre les sciences et de promouvoir la transdisciplinarité entre elles, il participe avec les biologistes Jacques Monod et François Jacob à la création du Centre international d'études de biologie et d'anthropologie fondamentale, situé à l'abbaye de Royaumont. «Alors qu'un savoir fragmentaire et dispersé nous rend de plus en plus aveugles à nos problèmes fondamentaux, l'intelligence de la complexité devient un besoin vital pour nos personnes, nos cultures, nos sociétés », écrivait-il lors d'un colloque organisé par l'Association pour la pensée complexe, qu'il fonde au début des années 2000. 
Une « complexité » du latin complexus, « ce qui est tissé ensemble », qui définit en quelque sorte la réalité elle-même de par son caractère irréductible à un schéma unique d'explication.

Pour Edgar Morin qui s'est toujours défini comme un agnostique ou même un « incroyant radical », nulle conception du monde ne peut se considérer comme dépositaire de la Vérité et toutes les représentations philosophiques et religieuses doivent pouvoir coopérer et cohabiter dans un vaste ensemble multicivilisationnel.

Il suscite une vaste polémique en juin 2002 en cosignant un article avec Danièle Sallenave dans le quotidien Le Monde et intitulé « Israël-Palestine : Le cancer » où il dénonce la politique israélienne à l’endroit des Palestiniens. 
Il ira jusqu’à affirmer que «le peuple le plus persécuté de l’Histoire» était devenu à son tour «persécuteur» ce qui lui vaudra un procès intenté par les associations France Israël et Avocats sans frontière. Certains lui reprocheront son aveuglement face à la résurgence de l’antisémitisme en France qu’il s’obstine à nier ainsi qu’une vision multiculturelle idyllique inspirée par le Mythe d’Al Andalous qui minimise les dangers de l’islamisme en Europe.

Dans l’An 1 de l’ère écologique : La terre dépend de l’homme qui dépend de la terre paru en 2007 (Chez Tallandier), Edgar Morin entame un dialogue avec Nicolas Hulot sur la nécessité de promouvoir une « politique de civilisation », qui « vise à remettre l’homme au centre de la politique et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être ». 

Une notion qui connaît un vif succès médiatique, le gouvernement de Nicolas Sarkozy s’en réclamera un temps, provoquant d’ailleurs le désaveu d’Edgar Morin qui se désolidarise du pouvoir en place.




Edgar Morin recevant la Légion d’honneur de la part de François Hollande en 2013 à l’Élysée. BERTRAND LANGLOIS / AFP

Enfin, dans les années 2000, il consacre moult ouvrages à l'actualité, que celle-ci concerne l'éducation, l'environnement ou encore la politique internationale. 
Il multiplie les livres d'entretien avec des personnalités aussi différentes que Boris Cyrulnik (Dialogue sur la nature humaine, L'Aube 2000), Jean Baudrillard (La Violence du monde, Félin, 2003), Stéphane Hessel (Le Chemin de l'espérance, Fayard, 2011), François Hollande (Dialogue sur la politique, : la gauche et la crise, (L’Aube, 2013) ainsi qu'avec le très controversé Tariq Ramadan (Au péril des idées, Presses du Châtelet en 2014 et l’Urgence et l’essentiel, Éditions Don Quichotte en 2017). Il refusera par la suite de s’exprimer sur les accusations de viol qui ont ruiné la légitimité de l’idéologue islamiste.
Un penseur décisif

L’ensemble de son œuvre sera jugé avec enthousiasme par certains, avec beaucoup plus de scepticisme par d’autres (notamment Pierre Bourdieu) qui le considéreront comme un commentateur intarissable plutôt que comme un penseur décisif. 
En multipliant des thématiques de plus en plus alarmistes (La voie : pour l’avenir de l’Humanité chez Fayard en 2017 ou Réveillons-nous chez Denoël, 2022) Morin n’a-t-il pas fini par illustrer ce que Michel Foucault déplorait chez Sartre et les intellectuels d’antan: la prétention à délivrer un message global ?

Aussi omniprésent que prolifique, Edgar Morin est devenu au fil du temps une institution comme le montrent les multiples distinctions honorifiques qui lui seront accordées aussi bien en France qu’à l’étranger. 
En 2019, le Pape François le félicite pour son « esprit d’ouverture aux autres » et le reçoit à Rome.


Le philosophe a été élevé à la dignité de grand-croix, la plus haute distinction, à l'occasion de ses 100 ans YOAN VALAT

Le 8 juillet 2021, à la réception qu'il lui consacre à L'Élysée pour fêter son centième anniversaire, Emmanuel Macron le qualifie de « penseur universel » et de « vigie de la planète ». 
Ses postures d’humaniste transcendantal n’empêchent pas Edgar Morin de prendre parti politiquement. 
En 2024 après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, Edgar Morin s’inquiète de ce qu’il appelle « la montée de l’extrême droite en France ». Au Maroc où il réside plusieurs mois par an, il exhorte en 2024 les Africains à «défendre leur culture», des propos que d’aucuns jugeraient populistes s’ils s’adressaient aux Européens.

Au-delà de ses positions aussi discutables que discutées, Edgar Morin a manifesté un amour de la vie et une curiosité intellectuelle à toutes épreuves. 

Loin de voir en la vieillesse un naufrage, il percevait celle-ci comme une étape ultime qui pouvait témoigner de la fragile grandeur de la condition humaine. « La vieillesse est comme une marche qu’on monte, ce n’est pas un escalier qu’on descend vers la tombe ». 

Dans un de ses derniers ouvrages, il affirmait aussi : « La vie n’est supportable que si l’on y introduit non pas de l’utopie mais de la poésie, c’est-à-dire de l’intensité, de la fête, de la joie, de la communion et de l’amour ».


Par Paul-François Paoli
Source : Figaro Mag.



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